Crise du Sahel : au-delà des accusations, les véritables défis de l’AES

Vendredi 1 Mai 2026 - 17:00

Derrière les accusations extérieures, la crise de l’AES révèle surtout des fragilités internes, mal analysées et instrumentalisées politiquement.


Des combattants libyens.
Des combattants libyens.
 

La situation sécuritaire dans l’Alliance des États du Sahel (AES) — Mali, Burkina Faso et Niger — ne peut pas être expliquée par une seule cause, ni par un seul acteur. La lecture qui consiste à désigner un responsable unique, qu’il s’agisse de la France, de pays voisins ou de l’Algérie, simplifie à l’extrême une réalité beaucoup plus complexe.
 

On pourrait d’ailleurs comparer cette crise à celle d’un malade mal diagnostiqué : sans identification précise des causes, aucun traitement ne peut produire des résultats durables. Et même lorsqu’un diagnostic existe, le refus de reconnaître certaines réalités compromet toute possibilité de guérison. Cette analogie éclaire les divergences profondes dans l’interprétation des causes de l’insécurité au Sahel.
 

Dans ce contexte, certaines opinions soutiennent que des acteurs extérieurs spécifiques jouent un rôle déterminant dans la déstabilisation de la région. Elles évoquent notamment l’Algérie, en mettant en avant plusieurs éléments : la présence supposée sur son territoire de figures liées aux mouvements armés du nord du Mali, ses relations tendues avec certaines puissances occidentales, ainsi que son positionnement stratégique sur la scène internationale, notamment son rapprochement avec la Russie. Ces lectures s’appuient également sur des épisodes récents de fortes tensions diplomatiques entre Bamako et Alger, marqués par des accusations publiques et des échanges virulents sur la scène internationale.
 

Selon cette grille d’analyse, les autorités de l’AES éviteraient d’aborder frontalement certains de ces facteurs et privilégieraient plutôt la dénonciation d’autres acteurs — comme la France, la CEDEAO ou certains pays voisins — dans une logique politique interne et de mobilisation des opinions publiques.
 

Toutefois, il convient de rappeler que ces affirmations relèvent en grande partie de perceptions ou de positions politiques et ne reposent pas toujours sur des preuves établies de manière indépendante et consensuelle. Elles traduisent surtout la complexité des rivalités régionales et des jeux d’influence autour de la crise sahélienne.
 

Le premier problème de l’AES réside dans la multiplicité des facteurs internes. Les groupes armés actifs dans ces pays sont en grande partie composés de ressortissants locaux ou issus de zones transfrontalières historiquement instables. Ces combattants exploitent des fragilités anciennes : marginalisation de certaines communautés, faible présence de l’État dans les zones rurales, tensions intercommunautaires et pauvreté structurelle. Ces dynamiques internes alimentent le recrutement et la résilience des groupes armés.

Ensuite, il y a une défaillance dans la gouvernance sécuritaire et politique. Depuis plusieurs années, les réponses apportées ont souvent été militaires, avec des résultats limités sur le long terme. La gestion des crises manque parfois de coordination, de stratégie globale et d’approche inclusive intégrant développement, dialogue local et justice. Cette faiblesse structurelle crée un terrain favorable à l’enracinement de l’insécurité.
 

Un autre élément clé est la circulation incontrôlée des armes et des combattants dans la région. Après la chute de la Libye en 2011, une quantité importante d’armes a circulé dans le Sahel. Les vastes zones désertiques, difficiles à contrôler, facilitent les trafics (armes, drogues, carburant), renforçant les capacités des groupes armés. Ce phénomène dépasse largement les frontières nationales et implique plusieurs pays de la région.
 

Par ailleurs, la crise est aussi alimentée par une guerre des narratifs. Les autorités de l’AES mettent souvent en avant la responsabilité d’acteurs extérieurs — notamment la France ou certains pays voisins — dans une logique de mobilisation interne et de légitimation politique. Ce discours trouve un écho auprès des populations, notamment en raison d’un passif historique et d’un sentiment anti-impérialiste. Cependant, cette approche peut détourner l’attention des réformes internes nécessaires.
 

Dans ce débat, le rôle de certains pays voisins, en particulier la Côte d’Ivoire, mérite également d’être replacé dans son contexte réel. Souvent citée dans les discours politiques comme un acteur suspect, elle a pourtant contribué, à plusieurs niveaux, aux efforts de stabilisation dans la région. Des soldats ivoiriens ont été engagés au Mali dans le cadre de la mission onusienne (MINUSMA), certains y ayant perdu la vie. Abidjan a également apporté un appui logistique et humanitaire, notamment en facilitant l’acheminement de carburant et de marchandises vers le Mali à des moments critiques.
 

Du côté du Burkina Faso, la Côte d’Ivoire a fourni une assistance matérielle dans la lutte contre le terrorisme et continue d’accueillir sur son territoire des dizaines de milliers de réfugiés burkinabè fuyant l’insécurité. Ces actions, bien que parfois peu mises en avant, traduisent une forme de solidarité régionale qui contraste avec certaines accusations récurrentes.
 

Concernant les accusations visant certains pays, y compris l’Algérie, elles s’inscrivent dans un contexte de tensions géopolitiques régionales. Le Sahel est aujourd’hui un espace où s’entrecroisent intérêts nationaux, rivalités diplomatiques et influences internationales (Russie, Occident, etc.). Toutefois, les affirmations sur un soutien direct et systématique d’un État à des groupes armés nécessitent des preuves solides et vérifiées, car elles relèvent souvent de positions politiques ou de perceptions plutôt que de faits établis publiquement.
 

Enfin, il faut noter une crise de coopération régionale. La rupture entre l’AES et certaines organisations comme la CEDEAO a affaibli les mécanismes collectifs de sécurité. Or, la lutte contre les groupes armés dans le Sahel nécessite une coordination étroite entre États, notamment en matière de renseignement et de contrôle des frontières.
 

En résumé, le “vrai problème” de l’AES n’est pas unique :
il s’agit d’un enchevêtrement de fragilités internes, de défis sécuritaires mal maîtrisés, de circulations transfrontalières incontrôlées et de lectures politiques parfois réductrices de la crise. Tant que ces dimensions — y compris la reconnaissance des efforts réels de coopération régionale — ne seront pas abordées de manière lucide et globale, les réponses risquent de rester inefficaces.

 
Félix N'Guessan

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