La crispation entre la Côte d’Ivoire et les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) ne relève plus du simple désaccord diplomatique. Elle s’inscrit dans une dynamique de défiance mutuelle, alimentée par des années de frustrations, de déclarations hostiles et de blessures mal cicatrisées.
D’un côté, certains internautes ivoiriens choquent par leur jubilation face aux drames sécuritaires frappant le Mali, le Burkina Faso ou le Niger. Une posture moralement discutable, qui traduit toutefois un malaise plus profond. Car derrière ces réactions excessives se cache un ressentiment nourri par des attaques répétées perçues comme des humiliations.
Depuis leur rupture avec la CEDEAO et leur repositionnement géopolitique, les autorités de l’AES et leurs relais numériques ont multiplié les critiques contre les pays restés proches de la France. La Côte d’Ivoire est régulièrement présentée comme un “État sous tutelle”, cible de campagnes virulentes sur les réseaux sociaux, parfois accompagnées de désinformation.
À ces tensions s’ajoutent des incidents diplomatiques et des écarts de langage qui ont profondément marqué l’opinion. Au pupitre de l’ONU, de hautes autorités maliennes ont qualifié le président ivoirien de « dromadaire », en réaction à ses prises de position en faveur d’un retour rapide à l’ordre constitutionnel dans l’espace sahélien. Plus récemment, après l’attaque de la base 101 de Niamey, le général Abdourahamane Tiani a, dans une interview largement diffusée, traité le chef de l’État ivoirien de « chien qui aboie ». Des propos jugés insultants, qui ont contribué à creuser davantage le fossé entre Abidjan et les capitales de l’AES.
À ces épisodes s’ajoutent d’autres contentieux, notamment l’arrestation des 49 soldats ivoiriens au Mali ou encore des incidents frontaliers avec le Burkina Faso, souvent interprétés sous le prisme de la suspicion.
Mais au-delà de l’actualité récente, la mémoire de la crise ivoirienne de 2002 reste un facteur déterminant. Le rôle de bases arrière au Burkina Faso, ainsi que l’implication de combattants étrangers dans certaines exactions, continuent d’alimenter une méfiance persistante dans l’opinion ivoirienne.
Dans ce contexte, les provocations verbales et les tensions numériques participent à une radicalisation des perceptions. Chaque camp se replie sur ses positions, rendant le dialogue plus difficile.
Pourtant, cette escalade comporte des risques majeurs. La Côte d’Ivoire accueille plus de huit millions de ressortissants originaires des pays de l’AES, témoignant de liens humains, économiques et culturels profonds. Fragiliser cette relation, c’est exposer toute la sous-région à des tensions durables.
Entre devoir de mémoire, exigences de souveraineté et impératif de stabilité, l’heure semble venue de dépasser les invectives. Car ni la dérision face à la tragédie, ni la surenchère verbale ne constituent une réponse aux défis sécuritaires communs.

