À Cocovico, les attroupements ne surprennent plus personne. Chaque jour ou presque, un voleur est pris sur le fait, exposé, humilié, puis oublié. Mais ce matin-là, la foule s’était massée pour une raison bien différente. Ce n’était pas un banal vol. C’était une chute. Une chute spectaculaire, presque irréelle.
Au centre du cercle, une femme que tous connaissaient. Une commerçante prospère, respectée, enviée. Elle possédait des boutiques à perte de vue, employait des jeunes, brassait de l’argent comme d’autres respirent. Pourtant, ce jour-là, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même.
À peine sortie de sa voiture, elle s’était mise à hurler. Des cris déchirants, mêlés aux noms de son père et de son époux. Puis, dans un geste incompréhensible, elle commença à se déshabiller en pleine rue, comme possédée par une douleur invisible. Les femmes du marché, choquées, accoururent pour la couvrir et la maîtriser. Les sapeurs-pompiers furent appelés en urgence.
Dix ans plus tôt, cette même femme n’était qu’une vendeuse de beignets. Elle arpentait les rues sous le soleil, une glacière sur la tête, les pieds meurtris par des sandales usées. Sa vie n’était qu’une lutte quotidienne contre la faim, les dettes et le désespoir. Un jour, enceinte, elle perdit son enfant sur le trottoir. Ce fut le point de rupture.
C’est alors qu’un appel changea tout. Une amie d’enfance, transformée par une richesse soudaine, lui parla d’un voyage au Bénin. D’une opportunité. D’un prix à payer. Dans un village reculé, une vieille femme lui posa un choix terrible : sacrifier deux êtres chers pour accéder à la fortune.
Elle choisit. Le cœur brisé, mais déterminé.
Trois mois après son retour, son père mourut d’une étrange anémie. Puis son mari succomba à une blessure banale devenue fatale. Peu après, l’argent arriva. Abondant. Inespéré. Et avec lui, le succès.
Mais à Cocovico, rien ne reste caché éternellement.
Aujourd’hui, ses magasins brûlent, ses comptes sont gelés, ses proches la fuient. Et dans ses cris résonne peut-être une vérité que tous redoutent : certaines richesses portent en elles la date du sang.
Tiré du roman Cocovico (en édition).
Auteur : Félix N'Guessan,
Fondateur du magazine Nouvelle Afrique

