Une rencontre nocturne sur la voie expresse d’Angré vire au surnaturel lorsqu’un conducteur prend en stop une mystérieuse jeune femme au regard étrange. Le lendemain, il découvre avec effroi qu’il a transporté le fantôme de Prisca N’Doumba, tragiquement décédée quelques heures plus tôt.
J’ai cru qu’elle provenait des jeux de lumière des « maquis » qui longeaient la voie.
À quelques mètres de cette lumière, une silhouette se dessina nettement sur le trottoir : une jeune demoiselle à la taille fine, à l’allure d’une « autostoppeuse ». Elle me fit signe de la main. Comme hypnotisé, je m’arrêtai.
Elle m’aborda avec un sourire pétulant. La blancheur de ses dents était si particulière que je fus pris d’une peur inexplicable. Vêtue tout en blanc, pantalon moulant et haut justaucorps, elle contrastait avec sa peau d’ébène.
— Bonjour monsieur, pouvez-vous m’avancer, s’il vous plaît ? Je n’ai plus rien pour prendre un taxi.
Je n’eus pas le temps de répondre qu’elle était déjà assise près de moi, comme si la portière n’avait jamais été fermée, tant le geste fut rapide.
— Vous allez où, s’il vous plaît ? lui demandai-je.
— Je vais à Cocody, vers le Centre Hospitalier Universitaire, me répondit-elle.
Elle me tendit aussitôt la main pour me saluer en me fixant droit dans les yeux. Tout se mélangea dans ma tête. Comme magnétisé, je lui serrai la main. Une main douce et frisquette. Juste une seconde pour la dévisager à nouveau : je vis des yeux presque entièrement blancs, étirés, nuancés de noir et lançant des lueurs rutilantes, comme un chat noir tapi dans l’obscurité. Un frisson me traversa le corps. Était-ce une hallucination ? Non.
Avec une petite force, je lui arrachai ma main pour saisir le volant et faire avancer les dix-sept chevaux de ma bolide C320 Mercedes en direction du CHU de Cocody.
Je voulus appeler au secours, mais aucun mot ne sortit de ma bouche. Ma voiture ronronnait sur les larges voies d’Angré, la musique zouglou hurlant dans la cabine.
Soudain, sans faire attention, je rentrai dans une crevasse laissée par les techniciens réhabilitant la chaussée. Le choc fut si fort que le poste auto diffusant la musique changea de fréquence, et la musique chrétienne qui passa alors sur cette nouvelle fréquence augmenta ma peur.
« Dors, bien-aimé, ton œuvre est terminée, voici pour toi le soir de la journée. Du grand repos, l’heure est enfin sonnée, à Dieu, adieu, adieu ma sœur, à Dieu… »
D’une voix étreinte, ma mystérieuse passagère me demanda de changer la fréquence.
— Monsieur, s’il vous plaît, pouvez-vous changer cette fréquence ? Je n’aime pas cette chanson, elle me rappelle beaucoup de mauvais souvenirs.
— Moi non plus, je ne sais pas comment cela est arrivé.
J’éteignis le poste sans y prêter attention. À ce moment précis, j’engageai la conversation.
— Puis-je connaître votre nom, s’il vous plaît ? Et pourquoi rentrez-vous à cette heure-ci ? Ce n’est pas dangereux pour une jeune femme comme vous…
— Je suis Prisca N’Doumba, étudiante en gestion commerciale dans une grande école. Je suis venue me tresser et je n’ai pas vu le temps passer.
C’est alors que je remarquai ses belles nattes inachevées sur sa tête joliment arrondie.
— Ho, mais vous n’avez pas fini de vous tresser, ou bien c’est la tendance aussi ?
— Non, demain je reviendrai pour terminer, car vendredi je dois voyager.
— Mais nous sommes mercredi, il ne vous reste donc plus que demain pour finir votre coiffure.
— Effectivement, me répondit-elle.
Après cette conversation qui décrispa la peur et l’atmosphère, nous abordâmes des sujets de moindre importance jusqu’à l’entrée du quartier de la Cité des Arts, au feu de l’École de l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (INSAC), où elle demanda à descendre.
À peine les pieds posés à terre, alors que je me concentrais sur mes manœuvres pour prendre le chemin du retour, je regardai dans les rétroviseurs et ne vis personne. Sur la banquette arrière, il n’y avait également personne. Où était donc passée ma passagère ? Je fus pris de froid à nouveau. Mes pieds ne sentaient plus les pédales de la voiture, comme envahis par des crampes.
Soudain, le poste radio se remit à fonctionner, comme si une main invisible l’avait actionné. C’était l’instant d’une prière que prononçait l’orateur à l’antenne. Je reconnus rapidement le psaume 91 :
« Je dis à l’Éternel : Mon refuge et ma forteresse, mon Dieu en qui je me confie ! Car c’est lui qui te délivre du filet de l’oiseleur, de la peste et de ses ravages. Il te couvrira de ses plumes, tu te réfugieras sous ses ailes; sa vérité est un bouclier et une cuirasse. Tu ne craindras ni la terreur de la nuit, ni la flèche qui vole de jour, ni la peste qui marche dans l’obscurité, ni la contagion qui frappe en plein midi. Que mille tombent à ton côté, et dix mille à ta droite, rien ne t’atteindra… »
Je m’arrêtai pour écouter l’orateur. Comme si des liens se détachaient de mes pieds, je repris ma force et appuyai sur l’accélérateur.
De retour à la maison aux environs de 02h40mn, je m’endormis avec une forte migraine. Le lendemain matin, en partance pour le travail, je fis escale chez mon ami Yano, coiffeur à Cocovico, pour lui raconter ma mésaventure.
— Ho Boss, cela fait plus de trois fois que cette fille apparaît aux gens. Elle a une triste histoire. Prisca est bien connue ici. Elle était une de nos fidèles clientes, une fille sans histoire. La semaine passée, elle était venue se faire tresser dans le salon à l’entrée du marché. Elle avait reçu un appel lui demandant de rentrer à Bingerville, où elle habitait, pour régler une urgence. Elle a donc décidé de revenir le lendemain pour terminer sa coiffure. Au moment où elle traversait la route pour prendre un taxi, elle fut renversée par un chauffeur roulant à vive allure. Le choc fut si violent qu’elle fut tuée sur le coup. Son corps se trouve actuellement à la morgue du CHU de Cocody. Ce vendredi aura lieu son enterrement au cimetière d’Abobo Baoulé. Nous nous organisons pour lui rendre un dernier hommage, me raconta Yano.
Je réalisai alors que, la veille, j’avais rencontré… une revenante.
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Tiré du roman "Cocovico"
Auteur: Félix N'Guessan
Editeur de presse, fondateur du magazine "Nouvelle Afrique"
Ancien président de l'Union des Techniciens de la
Communication de Côte d'Ivoire (UNATECCI)

