AES : la difficile équation d’une monnaie commune

Vendredi 17 Avril 2026 - 15:00

L’AES veut une monnaie commune pour rompre avec le CFA, mais les contraintes économiques rendent le projet complexe et incertain.


AES et monnaie « Sahel » : souveraineté affichée ou illusion économique ?
AES et monnaie « Sahel » : souveraineté affichée ou illusion économique ?
 

Depuis la naissance de l’Alliance des États du Sahel (AES), le discours sur la souveraineté monétaire est devenu un marqueur politique central. Burkina Faso, Mali et Niger affichent une volonté claire : tourner la page du Franc CFA et, à terme, bâtir leur propre monnaie, souvent évoquée sous le nom de « Sahel ». Mais entre ambition politique et réalité économique, l’écart reste considérable.
 

Car sur le terrain, rien n’a changé. Le Franc CFA demeure la monnaie en circulation, adossée à la BCEAO et intégrée à l’UEMOA. Autrement dit, malgré les ruptures politiques avec la CEDEAO, l’architecture monétaire, elle, tient toujours debout. Et pour l’instant, aucune structure concrète de substitution n’est opérationnelle.
 

C’est là que le débat devient sensible. Les partisans de la monnaie AES y voient un acte de libération économique, une rupture symbolique avec un système jugé hérité de la période postcoloniale. Mais cette vision se heurte à une réalité beaucoup plus brutale : celle de trois économies fragiles, exposées à l’insécurité, aux déficits chroniques et à une forte dépendance aux importations.
 

Créer une monnaie ne se décrète pas. Cela exige des réserves solides, une banque centrale crédible, une discipline budgétaire stricte et surtout la confiance des marchés. Or, ces fondations restent encore largement à construire dans l’espace AES. Sans elles, une monnaie commune pourrait rapidement devenir un facteur d’instabilité plutôt qu’un outil de souveraineté.
 

Avantages potentiels

Dans cette perspective, les avantages potentiels d’une monnaie AES sont souvent mis en avant comme une promesse d’émancipation économique. Une telle monnaie offrirait d’abord aux États une véritable reprise en main de leur politique monétaire, leur permettant de fixer eux-mêmes les taux d’intérêt, de contrôler l’émission monétaire et d’adapter les outils financiers aux priorités nationales sans dépendre d’un cadre extérieur. Au-delà de l’aspect technique, elle porterait également une forte dimension symbolique, incarnant une rupture assumée avec l’héritage du Franc CFA et une affirmation de souveraineté économique. Sur le plan pratique, une monnaie commune pourrait aussi permettre une meilleure adaptation aux réalités locales, en facilitant le financement des infrastructures et en soutenant la croissance selon les besoins spécifiques de la région. Enfin, elle pourrait renforcer l’intégration économique entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, en fluidifiant les échanges commerciaux internes et en consolidant un espace économique plus cohérent.
 

Les inconvénients

Mais ces perspectives séduisantes se heurtent à des contraintes tout aussi déterminantes. La fragilité économique des trois pays constitue un premier obstacle majeur, dans un contexte marqué par l’insécurité, les déficits publics et une forte dépendance aux importations, rendant toute nouvelle monnaie particulièrement vulnérable aux chocs et aux attaques spéculatives. À cela s’ajoute la question cruciale des réserves financières, indispensables pour garantir la stabilité d’une devise, mais encore limitées dans l’espace AES. Le risque d’inflation représente également une menace sérieuse : une mauvaise maîtrise monétaire pourrait rapidement se traduire par une hausse généralisée des prix et une perte de pouvoir d’achat pour les populations. S’ajoute encore la difficulté d’un isolement financier potentiel : une sortie du Franc CFA sans garanties solides sur les marchés internationaux risquerait de compliquer les échanges commerciaux, d’effrayer les investisseurs et de restreindre l’accès au crédit. Enfin, la mise en place d’une telle monnaie supposerait la création d’institutions robustes, notamment une banque centrale commune efficace, un chantier complexe qui exige du temps, de la technicité et une coordination politique encore fragile.
 

Dans ce contexte, le Franc CFA apparaît à la fois comme un symbole contesté et un filet de sécurité difficile à remplacer.
 

Le paradoxe est donc entier : vouloir rompre avec la dépendance monétaire sans disposer encore des leviers techniques pour garantir une indépendance effective. Entre affirmation politique et contraintes économiques, l’idée d’une monnaie « Sahel » reste pour l’instant suspendue dans un entre-deux — celui des projets ambitieux qui séduisent les discours, mais résistent encore aux réalités du terrain.

Félix N'Guessan

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