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Entre rites et mémoire africaine : la fête des ignames chez les Amandjé, une célébration vieille de plusieurs millénaires

Jeudi 25 Juin 2026 - 19:00

Dans la région de Prikro en Côte d’Ivoire, la fête des ignames « N’Zoué Bowa » révèle la richesse culturelle du peuple Amandjé.


Au-delà de sa dimension spirituelle, « N’Zoué Bowa » constitue un pilier identitaire fort.
Au-delà de sa dimension spirituelle, « N’Zoué Bowa » constitue un pilier identitaire fort.
Au cœur de la région de Prikro en Côte d’Ivoire, le peuple Amandjé, issu du groupe Anô, conserve un patrimoine culturel d’une rare profondeur encore peu connu du grand public. Héritiers de migrations anciennes depuis le royaume de Denkyira, les Amandjé ont su préserver une identité fondée sur la solidarité, le respect des ancêtres et un lien intime avec la nature.

Selon les traditions orales, leur installation dans la région remonterait au début des années 1800, après la débâcle de Feyassé en 1701. Après une longue errance, ils auraient été d’abord accueillis par les peuples Badra dans la zone d’Anianou (centre-est de la Côte d’Ivoire), avant de changer plusieurs sites pour finalement fonder le village actuel de Ouatti, aujourd’hui considéré comme le chef-lieu du peuple Amandjé. Malgré les influences religieuses et modernes, leur organisation sociale reste fortement structurée autour des chefferies et des valeurs communautaires.

Au centre de cette identité se trouve la fête des ignames, appelée « N’Zoué Bowa », célébrée chaque année entre fin juillet et début août selon le cycle lunaire. Cette année, elle se tiendra le 05 août. « Plus qu’une simple fête agricole, elle marque le début de la nouvelle année dans notre tradition. Elle symbolise un moment de transition, de purification et de renouveau spirituel », a déclaré Nanan Brou Naka, chef du village de Ouatti.

Cette fête réunit chaque année tous les fils et filles du peuple Amandjé autour de la première récolte d’ignames. Elle est l’occasion d’un dialogue symbolique entre le monde des vivants et celui des ancêtres, appelé blôlô. Les familles rendent hommage aux disparus, expriment leur gratitude aux forces spirituelles et sollicitent les bénédictions du Dieu créateur pour la nouvelle année.

Origine et histoire de la fête des ignames
Selon la tradition orale, la découverte de l’igname serait attribuée à un grand chasseur en quête de nourriture pour sa famille, durant une période de grande famine. Fatigué par sa chasse, il aurait rencontré un Aziza nommé Assué, qui lui aurait montré les tubercules d’ignames.

Le génie aurait alors braisé quelques tubercules pour nourrir le chasseur affaibli. Après avoir partagé ce repas, il l’aurait béni et autorisé à consommer ces tubercules librement. Le chasseur retourna au village avec cette découverte et la partagea avec sa famille. Le lendemain, ils partirent à la recherche de ces précieuses plantes, qui deviendront par la suite un aliment de base des peuples Akan.

Cette fête, qui tire son origine de ce récit fondateur en reconnaissance au génie Assué, est pratiquée chez les Amandjé depuis l’époque du royaume de Denkyira. Les Ashanti célèbrent également la fête des ignames selon des traditions similaires.

 
Les rituels préparatoires et le respect des traditions
Quarante-cinq jours avant la fête, "Anouan Gniwa", ou « fermeture des portes », suspend toutes les cérémonies funéraires, instaurant un temps de silence en attendant la célébration. Quinze jours avant, "Kinian Fiawa" marque l’interdiction formelle de toute musique, afin de respecter les esprits des ancêtres.

Un jour avant la fête, les jeunes procèdent au nettoyage de la route menant à la forêt sacrée, un espace d’environ 20 à 30 hectares de forêt dense, inviolée depuis plus de deux siècles. Selon les anciens, cette forêt abrite les esprits des défunts du "blôlô". Pendant ce temps, les anciens reconstruisent la clôture du site rituel, appelé "Kpanmo Koukou".

La grande procession et les rites de communion
La fête débute la veille par la veillée "Soumou", autour d’un feu symbolique, au cours de laquelle les anciens transmettent contes et légendes du peuple Amandjé.

Les rituels principaux commencent le lendemain matin vers 9 heures dans la forêt sacrée appelée "Kpamo Sou". Le roi Nanan Gnané Mamourou est le premier à effectuer les offrandes aux ancêtres, suivi de Nanan Aboua Djangoué ou Aboua Tika. Après les sacrifices, l’ouverture des portes est marquée par le son du "Kiniansri", le tam-tam de guerre, qui appelle les initiés et les guerriers aux rituels.

L’eau des canaris sacrés des Wonmin (habitant du blôlô" est renouvelée. Les rituels durent environ trois heures. Lorsque les sons du "Kiniansri" s’intensifient, les danseurs de "Koadjobé", danse guerrière, prennent place à la sortie de la forêt sacrée.

Les femmes âgées, gardiennes des rites et des traditions, ouvrent le défilé. Elles sont suivies des jeunes filles, puis des hommes. Les porteuses des "Adjaha Bia",  choisies parmi les jeunes filles vierges du village, transportent les tabourets royaux ainsi que les « bagages des ancêtres ». Le porte-canne du roi ferme la procession.
 

La procession s’achève dans le « Kpanmo Koukou », un lieu sacré situé au centre du village. Une fois le défilé terminé, les rituels et les offrandes se poursuivent dans ce sanctuaire jusqu’à la tombée de la nuit. 

Dans le "Kpanmo Koukou", les femmes préparent la première igname de la saison. Le foufou à l'huile rouge est ensuite déposé sur les tabourets royaux en offrande aux ancêtres du « Blôlô », le monde des morts dans la tradition akan. Ceux-ci doivent, selon la coutume, être les premiers à consommer la nouvelle igname avant que les vivants ne puissent en faire usage.
 
Cinq jours plus tard, une dernière cérémonie permet aux « Wamélé » de partager à leur tour la nouvelle igname, marquant ainsi la fin officielle de la fête.
 
Au-delà de sa dimension spirituelle, « N’Zoué Bowa » constitue un pilier identitaire fort. Elle renforce la solidarité entre les villages, ravive la mémoire collective et transmet aux jeunes générations les valeurs fondatrices du peuple Amandjé.

Dans un contexte de mondialisation culturelle, cette fête apparaît comme un patrimoine immatériel fragile mais essentiel. Sa valorisation mérite une attention particulière. Mieux connue et soutenue, elle pourrait devenir un levier de développement culturel, éducatif et touristique pour la région de Prikro et pour l’ensemble de la Côte d’Ivoire.

Félix N'Guessan

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