Le projet de monnaie unique ouest-africaine, longtemps repoussé, retrouve un nouvel élan. Réunis le 19 juillet à Lungi, en Sierra Leone, les chefs d'État de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) ont confirmé leur volonté de lancer progressivement l'ECO dès 2027. Une décision qui soulève toutefois une interrogation majeure : quelle sera la place de l'Alliance des États du Sahel (AES), composée du Burkina Faso, du Mali et du Niger, désormais sortis de la Cédéao mais toujours membres de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) ?
La décision des dirigeants ouest-africains prévoit une mise en œuvre graduelle. Seuls les pays respectant les critères de convergence macroéconomique intégreront la première phase, les autres devant être accompagnés jusqu'à leur conformité. Cette approche pragmatique vise à éviter les échecs des précédentes tentatives de lancement de l'ECO.
L'AES face au paradoxe de la souveraineté monétaire
Pour les pays de l'AES, l'équation est plus complexe. Depuis leur retrait officiel de la Cédéao, les autorités de Bamako, Ouagadougou et Niamey ont multiplié les déclarations en faveur d'une souveraineté économique renforcée. Parmi les symboles les plus forts figure leur volonté répétée de sortir du franc CFA, présenté par leurs dirigeants comme un héritage colonial incompatible avec leurs ambitions d'indépendance.
Pourtant, malgré cette rhétorique souverainiste, les trois États continuent d'utiliser le franc CFA, leur appartenance à l'UEMOA n'ayant pas été remise en cause. Cette situation crée une forme de paradoxe : ils se sont éloignés de l'organisation politique régionale, mais demeurent liés au principal espace monétaire de l'Afrique de l'Ouest.
Le communiqué final du sommet de Lungi reste silencieux sur le statut futur des pays de l'AES. Aucune disposition ne précise si le Burkina Faso, le Mali et le Niger pourraient rejoindre ultérieurement l'ECO ou si leur départ de la Cédéao les exclut définitivement du projet. Cette absence de clarification nourrit les interrogations. Si l'ECO est conçu comme la monnaie de la Cédéao, les États ayant quitté l'organisation pourront-ils encore prétendre à cette intégration monétaire ? À ce stade, aucune réponse officielle n'a été apportée.
Entre l'ECO et une monnaie propre, un choix encore incertain
Les dirigeants de l'AES ont également évoqué à plusieurs reprises la création d'une monnaie commune propre à leur confédération. Une telle initiative constituerait l'aboutissement de leur stratégie de souveraineté économique. Cependant, créer une monnaie ne se résume pas à remplacer des billets ou des pièces. Un tel projet suppose la mise en place d'une banque centrale commune, d'une politique monétaire crédible, de réserves de change suffisantes, d'institutions financières solides et d'une discipline budgétaire partagée entre les États membres. Autant de défis techniques et financiers qui nécessitent du temps ainsi qu'une forte coordination.
Par ailleurs, les économies des trois pays demeurent fortement interconnectées avec celles de l'UEMOA, tant pour les échanges commerciaux que pour les systèmes bancaires et les investissements. Une transition monétaire exigerait donc une préparation minutieuse afin de limiter les risques pour les populations et les entreprises.
Le lancement de l'ECO pourrait ainsi placer l'AES devant un choix stratégique. D'un côté, poursuivre le projet d'une monnaie propre afin de donner corps à son ambition de souveraineté. De l'autre, observer l'évolution de l'ECO et mesurer les avantages d'une éventuelle coopération monétaire régionale, si un cadre juridique et politique venait à le permettre.
Cette décision dépendra autant de considérations économiques que politiques. Les trois États ont fait de leur rupture avec la Cédéao un marqueur fort de leur nouvelle orientation diplomatique. Revenir, même indirectement, dans un dispositif porté par l'organisation régionale pourrait être perçu comme un revirement politique, tandis que poursuivre seuls leur projet monétaire représenterait un défi institutionnel considérable.
Le lancement progressif de l'ECO en 2027 marque une nouvelle étape de l'intégration ouest-africaine, mais il met également en lumière les fractures géopolitiques apparues ces dernières années.
Pour l'AES, l'heure des choix approche. Entre la poursuite d'une voie monétaire indépendante et les réalités d'une intégration économique toujours forte avec ses voisins, le Burkina Faso, le Mali et le Niger se trouvent aujourd'hui à la croisée des chemins. Leur décision influencera non seulement leur propre trajectoire économique, mais aussi l'architecture monétaire de toute l'Afrique de l'Ouest dans les années à venir.





