Une nuit de détonations, puis le silence
À Ouagadougou, la nuit est rarement tout à fait tranquille. Mais peu après minuit, entre le samedi 28 février et le dimanche 1er mars, les détonations entendues aux abords du palais présidentiel ont figé l’air. Dans une capitale habituée aux rumeurs et aux alertes, le mot a circulé à la vitesse des réseaux sociaux : coup d’État.
Les soutiens du régime du capitaine Ibrahim Traoré — surnommés les « Wayiyans » — ont aussitôt sonné l’alerte en ligne. Quelques heures plus tard, ils ont rectifié. Pas de putsch. Pas d’assaut contre le chef de l’État.
Selon une source sécuritaire, tout serait parti d’un tir visant un véhicule transportant des produits inflammables. L’incendie qui s’en est suivi aurait embrasé au moins six voitures stationnées à proximité, avant d’être maîtrisé par les sapeurs-pompiers. À la présidence, aucun communiqué officiel. Mais le bruit, lui, a laissé des traces.
Des tensions en uniforme
Au-delà de l’incident matériel, les regards se tournent vers l’armée. Plusieurs observateurs évoquent des dissensions internes. Des officiers et chefs de corps, convoqués à Ouagadougou pour une réunion stratégique sur la conduite des opérations contre les groupes armés, ne se seraient pas présentés.
Dans un pays confronté à une recrudescence des attaques jihadistes, l’absence de certains responsables militaires alimente les spéculations. Désaccords tactiques ? Fatigue opérationnelle ? Fractures plus profondes ?
« Ce n’est pas un coup d’État, mais c’est le révélateur d’un malaise profond dans l’armée. Tant que les attaques jihadistes se poursuivront sans réponse claire, ces tensions risquent de s’aggraver », confie un observateur sécuritaire.
Une capitale entre résilience et lassitude
Au matin, la ville a repris son souffle. Les marchés ont rouvert, les motos ont envahi les artères poussiéreuses, les écoles ont accueilli leurs élèves. Aucun dispositif sécuritaire particulier n’était visible.
Cette apparente normalité traduit une forme de résilience. À force de vivre au rythme des crises, les habitants de Ouagadougou ont appris à continuer. Mais derrière cette routine se cache une inquiétude diffuse : l’opacité autour des bilans des attaques, l’absence de communication officielle et la multiplication des incidents érodent la confiance.
Trois ans après le putsch
Arrivé au pouvoir par un coup d’État en septembre 2022, Ibrahim Traoré avait promis de restaurer l’autorité de l’État et de reconquérir les territoires perdus. Trois ans plus tard, plus de 40 % du territoire échapperait encore au contrôle gouvernemental, tandis que des millions de déplacés internes vivent dans une grande précarité.
L’épisode des tirs nocturnes agit comme un révélateur. La menace ne vient pas seulement des groupes armés. Elle se niche aussi dans les fragilités internes d’un appareil militaire sous tension permanente.
Une équation régionale incertaine
Le Burkina Faso partage ses défis avec ses voisins sahéliens. Le Mali et le Niger, eux aussi dirigés par des juntes militaires, affrontent des violences similaires. Les trois États ont acté leur retrait de la CEDEAO en janvier 2024, affichant une volonté de coopération sécuritaire renforcée tout en assumant un isolement diplomatique croissant.
Mais l’incident de Ouagadougou rappelle une évidence : avant de consolider une alliance régionale, chaque régime doit stabiliser son propre socle.
Dans un pays où chaque détonation réveille le spectre des coups d’État passés, la frontière entre incident isolé et symptôme politique reste mince. La nuit du 1er mars n’a pas renversé le pouvoir. Elle a, en revanche, exposé ses lignes de fracture.

