À chaque éboulement, les mêmes commentaires reviennent : « Ils avaient été prévenus », « Pourquoi sont-ils revenus ? », « Ils savaient que c'était dangereux ». Mais si l'on prenait le temps d'écouter ceux qui vivent à Mossikro, peut-être entendrait-on une autre vérité. Une vérité moins confortable, plus humaine. « Je n'ai pas choisi de vivre à Mossikro. » Cette phrase, beaucoup d'habitants pourraient la prononcer.
Personne ne rêve de construire sa maison au pied d'une colline qui menace de s'effondrer à chaque pluie. Personne ne souhaite coucher ses enfants dans une maison susceptible de disparaître sous des tonnes de terre avant le lever du jour. On ne choisit pas de vivre avec la peur. On y est souvent contraint.
Contraint par des loyers devenus inaccessibles, contraint par la flambée du coût de la vie, contraint par une ville qui grandit plus vite que les logements qu'elle peut offrir à ses habitants. À Abidjan, pour des milliers de familles, trouver un toit relève parfois du miracle. Alors, lorsqu'il ne reste que les flancs d'une colline ou le bord d'un ravin, ce n'est plus un choix, c'est une nécessité.
Les habitants de Mossikro ne défient pas la mort. Ils défient la précarité. Ils tentent simplement de vivre. Ce n'est pas un affront à la nature, ce n'est pas une insouciance face au danger, mais une lutte quotidienne pour survivre dans une ville où le logement devient un luxe.
Depuis plus de cinq ans, cette colline est devenue le théâtre d'une tragédie répétitive. Les pluies tombent, la terre cède, les maisons s'effondrent, les secours arrivent, les corps sont extraits des décombres, les promesses se succèdent. Puis le silence revient, jusqu'à la prochaine saison des pluies. À chaque drame, les mêmes scènes se répètent et les mêmes questions ressurgissent, mais la réalité, elle, reste inchangée.
Les autorités ne sont pas restées inactives. Des déguerpissements ont été organisés, des maisons détruites, des campagnes de sensibilisation menées, et les zones à risque identifiées. Mais une question demeure : où vont ceux que l'on chasse du danger ? Lorsqu'aucune solution durable n'existe, lorsque les moyens manquent pour louer ailleurs, lorsque le travail, l'école des enfants et les solidarités du quartier sont ici, beaucoup finissent par revenir. Non par défi, mais par nécessité.
Le drame de Mossikro dépasse les limites d'un quartier. Il raconte les fractures d'une métropole confrontée à une urbanisation accélérée, à la pression foncière et au manque de logements accessibles. À Abidjan, la croissance démographique pousse chaque année des familles vers les marges de la ville : ravins, flancs de colline et bas-fonds inondables deviennent des espaces d'installation, malgré les risques connus.
C'est peut-être là que réside la véritable leçon de Mossikro. On ne sauvera pas des vies uniquement avec des bulldozers ou des arrêtés d'interdiction. On sauvera des vies lorsque quitter une zone à risque ne signifiera plus tomber dans une autre forme de précarité. Car une catastrophe naturelle devient une tragédie humaine lorsque la pauvreté réduit les choix à néant.
Aujourd'hui, nos pensées vont d'abord aux victimes : à ces enfants qui ne rentreront plus de l'école, à ces parents qui ne retrouveront plus leurs proches, à ces familles qui, en quelques secondes, ont tout perdu. Mais au-delà de la compassion, il y a une exigence : offrir un avenir à ceux qui restent.
Parce qu'aucun être humain ne devrait avoir à choisir entre mourir sous un toit fragile ou vivre sans toit. Parce que personne ne choisit d'habiter la peur. Et parce qu'à Mossikro, derrière chaque maison engloutie, il y a d'abord des vies qui ne demandaient qu'une chose : vivre dignement.
Yako à toi, Mossikro, symbole de la vie chère à Abidjan.





