Le Niger n’est pas le robinet du nucléaire français
L’idée selon laquelle « sans l’uranium du Niger, la France ne peut plus faire fonctionner ses centrales » est largement exagérée. Le Niger a longtemps occupé une place importante dans l'approvisionnement français, mais il n'en a jamais constitué l'unique source. Les données françaises disponibles pour 2024 montrent ainsi une répartition des importations d'uranium naturel entre plusieurs pays : le Kazakhstan représentait environ 26 %, le Niger 25 %, le Canada 17 %, la Namibie 15 %, l'Ouzbékistan 12 % et l'Australie environ 5 %. Ces chiffres racontent une réalité différente du récit d'une France entièrement dépendante de Niamey.
Le Niger est un fournisseur important. Il n'est pas le fournisseur indispensable.
Cette nuance est essentielle. Le combustible qui alimente les centrales françaises repose sur une chaîne internationale complexe. L'uranium naturel doit être extrait, transformé, converti, enrichi puis fabriqué sous forme de combustible avant de parvenir aux réacteurs. La France possède par ailleurs une capacité industrielle importante dans ce cycle, notamment dans la conversion et l'enrichissement. Autrement dit, perdre une partie de l'approvisionnement nigérien constitue un problème industriel et économique, mais ne signifie pas que les centrales françaises s'arrêtent.
Paris avait déjà commencé à regarder ailleurs
La rupture avec Niamey n'a donc pas pris la France totalement au dépourvu. Depuis plusieurs années, les opérateurs nucléaires cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en diversifiant leurs sources. Le Kazakhstan occupe une place majeure dans le marché mondial. Le Canada reste un producteur important. L'Australie dispose de réserves considérables. L'Ouzbékistan monte également en puissance. Pour Paris, la logique est simple : plus le nombre de fournisseurs est important, moins la dépendance à un pays donné est dangereuse. Cette stratégie ne signifie pas que l'uranium nigérien est devenu inutile. Elle signifie plutôt que son absence peut être absorbée par un marché mondial suffisamment large.
L'Ouzbékistan, symbole de la diversification
Le partenariat noué par Orano en Ouzbékistan illustre cette nouvelle stratégie. Le groupe français et la société publique ouzbèke Navoiyuran ont créé Nurlikum Mining pour développer le gisement de South Djengeldi. Le projet prévoit une production pouvant atteindre plusieurs centaines de tonnes d'uranium par an. Le japonais ITOCHU détient également une participation minoritaire dans la coentreprise. L'intérêt de ce projet dépasse largement les frontières de l'Ouzbékistan. Pour Orano, il s'agit de sécuriser de nouvelles ressources et de réduire les risques liés à la concentration géographique de la production.
Paris ne cherche donc pas un nouvel Arlit. Paris cherche un portefeuille de fournisseurs. Et pendant ce temps, Niamey doit trouver des débouchés. C'est ici que le rapport de force devient plus complexe. En reprenant le contrôle de ses ressources minières, le Niger a fait de la souveraineté sur l'uranium un enjeu politique majeur. Mais contrôler une mine ne signifie pas automatiquement contrôler le marché.
Pour vendre de l'uranium, il faut disposer d'infrastructures, de compétences techniques, de financements, de capacités de transformation et surtout de clients capables d'intégrer le produit dans une chaîne nucléaire extrêmement réglementée. Depuis la rupture avec Orano, le Niger est confronté à cette nouvelle équation. Les autorités nigériennes ont affirmé ne pas avoir vendu d'uranium sur le marché international depuis la nationalisation de la Somaïr. Cette affirmation doit toutefois être replacée dans le contexte d'un différend persistant autour du stock et du transport du concentré d'uranium.
En novembre 2025, environ 1.050 tonnes de concentré avaient notamment quitté le site de Somaïr, un épisode qui avait provoqué une nouvelle confrontation entre Niamey et Orano sur le contrôle et la destination du minerai. La difficulté pour le Niger n'est donc plus seulement d'extraire. Il faut désormais vendre.
Le paradoxe de la souveraineté
C'est tout le paradoxe de la nouvelle situation. Pendant longtemps, le débat s'est focalisé sur une question : que ferait la France sans l'uranium nigérien ? La nouvelle réalité oblige à poser une autre question : que fera le Niger de son uranium s'il ne dispose plus de ses anciens débouchés ? Le minerai peut rester sous terre. Il peut être extrait. Il peut même être stocké. Mais sans acheteur, il ne devient pas automatiquement une richesse financière. C'est l'un des défis auxquels sont confrontées les autorités nigériennes : passer de la souveraineté sur la ressource à la maîtrise de toute la chaîne économique qui permet de la valoriser.
Une dépendance qui change de sens
Le rapport de force n'est toutefois pas aussi simple qu'une opposition entre une France totalement autonome et un Niger totalement isolé. La France a besoin d'uranium. Elle doit donc sécuriser durablement ses approvisionnements. Une rupture prolongée avec un producteur historique peut entraîner des coûts supplémentaires, des ajustements logistiques et une compétition accrue pour certaines ressources. Mais Paris dispose d'une capacité de diversification que Niamey ne possède pas encore dans les mêmes proportions. C'est là que réside la différence fondamentale.
La France peut changer de fournisseur. Le Niger, lui, doit trouver des clients.
Et cette asymétrie transforme profondément la relation entre les deux pays. L'après-Orano. Le contentieux entre Niamey et Orano dépasse désormais la seule question commerciale. Il touche à la souveraineté, à la propriété des ressources, aux actifs miniers et au modèle de coopération entre le Niger et les entreprises étrangères. Pour le gouvernement nigérien, la reprise en main des mines répond à une volonté de mettre fin à un système considéré comme déséquilibré. Pour Orano, le retrait forcé du Niger constitue une perte industrielle et stratégique, mais le groupe dispose d'un portefeuille international lui permettant de chercher ailleurs. Le partenariat avec l'Ouzbékistan en est l'une des illustrations.
Paris diversifie, Niamey doit convaincre
La bataille de l'uranium ne se joue donc plus seulement dans les profondeurs des mines d'Arlit. Elle se joue désormais dans les bureaux des négociateurs, auprès des investisseurs, des entreprises minières et des acheteurs internationaux. La France dispose d'une industrie nucléaire qui réclame un approvisionnement régulier et diversifié. Le Niger dispose d'une ressource stratégique qu'il entend désormais contrôler davantage. Entre les deux, le marché mondial impose sa propre règle : celui qui possède la ressource n'a pas nécessairement le pouvoir s'il ne maîtrise pas sa commercialisation.
Pendant que Paris multiplie les partenariats et sécurise ses approvisionnements au Kazakhstan, au Canada, en Australie ou en Ouzbékistan, Niamey doit démontrer qu'il peut transformer son uranium en véritable levier économique. Le vieux récit d'une France prisonnière de l'uranium nigérien appartient peut-être déjà au passé. Le nouveau rapport de force pourrait être beaucoup plus subtil : Paris cherche à ne dépendre de personne ; Niamey cherche désormais à trouver à qui vendre. Et c'est peut-être là que se trouve la véritable bataille de l'après-Orano.






