En affirmant, le 16 juillet dernier à Ziniaré, que « les Ivoiriens représentaient une autre race d'animaux dans le parc », le président de la transition burkinabè, le capitaine Ibrahim Traoré, a suscité une vive polémique. Cette déclaration, largement relayée sur les réseaux sociaux, a choqué de nombreux Ivoiriens qui y voient une atteinte à leur dignité collective.
Si l'affaire du « Village de Bamboula » constitue effectivement l'un des épisodes les plus controversés de l'histoire contemporaine des représentations coloniales, les faits historiques sont loin de corroborer la présentation qu'en a faite le chef de l'État burkinabé. Une lecture rigoureuse des archives judiciaires et historiques montre que cette affaire relève davantage d'un scandale social et juridique que de l'exhibition d'êtres humains assimilés à des animaux.
Une affaire née d'un projet touristique, pas d'un parc d'animaux
Pour comprendre cette polémique, il faut revenir en 1994. Cette année-là, le parc Safari Africain, près de Nantes, crée le « Village de Bamboula », une reconstitution d'un village ivoirien réalisée avec le concours de partenaires français et ivoiriens.
Le projet est officiellement présenté comme une opération de promotion touristique de la Côte d'Ivoire. Une troupe artistique ivoirienne, le groupe Djolem, est recrutée pour présenter des danses, des chants et des démonstrations culturelles destinées aux visiteurs.
Certes, cette initiative sera rapidement dénoncée par plusieurs associations françaises qui y voient une résurgence des anciennes exhibitions coloniales, communément appelées aujourd'hui « zoos humains ». C'est d'ailleurs cette controverse qui conduira progressivement les historiens à inscrire le « Village de Bamboula » dans la réflexion sur les héritages coloniaux.
Mais contrairement à ce qu'a affirmé Ibrahim Traoré, aucune source historique ne démontre que les artistes ivoiriens étaient officiellement présentés comme des animaux d'un parc zoologique. Ils participaient à une animation culturelle dans un espace reconstituant un village africain, une démarche qui sera ensuite vivement critiquée pour sa dimension exotisante et déshumanisante. Cette nuance est essentielle.
Le véritable scandale : des violations graves du droit du travail
L'aspect le plus accablant de cette affaire ne réside pas dans l'existence même du village, mais dans les conditions de vie imposées aux artistes ivoiriens.
Une fois arrivés en France, plusieurs membres de la troupe dénoncent la confiscation de leurs passeports, des restrictions importantes à leur liberté de circulation, des rémunérations largement inférieures au salaire minimum légal ainsi que des conditions d'hébergement particulièrement précaires.
Ces pratiques provoquent une forte mobilisation d'associations de défense des droits de l'homme, de syndicats et du collectif « Non à la réserve humaine », qui dénoncent une atteinte grave aux libertés fondamentales. Sous la pression médiatique et judiciaire, le « Village de Bamboula » ferme ses portes après seulement cinq mois d'exploitation.
En 1997, le tribunal de grande instance de Nantes condamne les responsables du parc. Les juges retiennent notamment des violations du droit du travail ainsi qu'une atteinte à la liberté fondamentale « d'aller et venir », en raison notamment de la confiscation des passeports des artistes ivoiriens.
Autrement dit, la justice française n'a jamais condamné les responsables parce qu'ils auraient exposé des Ivoiriens comme des animaux, mais parce qu'ils avaient porté atteinte à leurs droits sociaux et à leurs libertés individuelles.
Une instrumentalisation politique d'une mémoire douloureuse
Pourquoi alors Ibrahim Traoré choisit-il aujourd'hui cette lecture des événements ? Dans un contexte marqué par de fortes tensions diplomatiques entre Ouagadougou et Abidjan, cette référence historique apparaît comme un outil de communication politique. En déclarant que « les Ivoiriens représentaient une autre race d'animaux dans le parc » puis en ajoutant que « vous ne connaissez pas votre histoire », le président burkinabè cherche manifestement à inscrire son discours dans une rhétorique de dénonciation de l'ordre colonial et de ses héritages.
Cependant, cette formulation dépasse la simple dénonciation d'un épisode historique. Elle peut être interprétée comme une généralisation portant sur tout un peuple, alors que les victimes de cette affaire étaient précisément des artistes ivoiriens ayant subi des violations de leurs droits.
L'histoire du « Village de Bamboula » mérite d'être connue, étudiée et transmise. Elle rappelle les dérives de certaines représentations héritées du passé colonial et les atteintes aux droits fondamentaux dont furent victimes plusieurs ressortissants ivoiriens. Mais transformer cette affaire complexe en affirmant que « les Ivoiriens étaient une race d'animaux dans un parc » revient à simplifier une réalité historique beaucoup plus nuancée et à substituer un récit politique aux faits établis par les historiens et par la justice. Au-delà de la polémique, cette séquence rappelle qu'en matière de mémoire historique, la rigueur des faits demeure le meilleur rempart contre les instrumentalisations politiques.





