Menu

Russie-AES-CEDEAO : le message de Moscou qui invite les pays de l’AES à revoir leur stratégie régionale

Jeudi 20 Août 2026 - 10:00

En voulant rapprocher la CEDEAO et l’AES, Moscou adresse un signal aux dirigeants sahéliens : l’avenir régional passe aussi par le dialogue avec leurs voisins.


Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie
Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie
 

L’annonce russe d’un prochain mémorandum sécuritaire avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) pourrait, à première vue, apparaître comme une simple nouvelle étape dans le renforcement des relations entre Moscou et l’Afrique de l’Ouest. Elle mérite pourtant une lecture plus stratégique.
 

En se proposant de faciliter le dialogue entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel (AES), la Russie envoie un message qui dépasse largement le cadre de sa coopération sécuritaire avec les pays sahéliens. Ce message peut se résumer ainsi : la rupture avec les organisations régionales ne constitue pas nécessairement une stratégie durable, et les pays de l’AES ne peuvent indéfiniment tourner le dos à leur environnement ouest-africain.
 

Moscou ne cautionne pas nécessairement la rupture avec la CEDEAO

Depuis leur retrait de la CEDEAO en janvier 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont construit leur discours politique autour de la souveraineté retrouvée. Les dirigeants de l’AES ont régulièrement dénoncé une CEDEAO présentée comme instrumentalisée par les puissances étrangères, notamment la France. La création de la Confédération de l’AES et de sa force unifiée a renforcé cette volonté de construire une architecture politique et sécuritaire autonome. Mais l’attitude actuelle de Moscou introduit une nuance importante.
 

La Russie, pourtant devenue l’un des principaux partenaires stratégiques des trois États sahéliens, ne semble pas considérer que leur éloignement de la CEDEAO doive nécessairement devenir une rupture définitive avec leurs voisins. Au contraire, Moscou se propose désormais de faciliter le dialogue entre les deux ensembles. C’est là que se situe le véritable intérêt politique de l’annonce russe.
 

En encourageant le rapprochement entre l’AES et la CEDEAO, Moscou adresse indirectement aux dirigeants sahéliens un message de réalisme : les alliances internationales peuvent évoluer, mais la géographie, elle, ne change pas.
 

« Vous devrez compter aussi sur votre environnement régional »

Il serait excessif de présenter cette initiative comme un désaveu public de la politique menée par les dirigeants de l’AES. Moscou ne condamne pas officiellement leur choix et continue de développer avec eux une coopération militaire et diplomatique soutenue. Mais la démarche russe peut être interprétée comme une forme de rappel à la réalité.
 

La Russie peut fournir des équipements, former des militaires, renforcer les capacités opérationnelles et apporter un soutien diplomatique. Elle ne peut toutefois se substituer durablement aux mécanismes de coopération entre États voisins. Or, le Mali, le Burkina Faso et le Niger partagent avec les autres pays de la CEDEAO des frontières, des populations, des routes commerciales, des bassins économiques, des flux migratoires et des enjeux sécuritaires communs.
 

La lutte contre le terrorisme elle-même démontre les limites d'une coopération exclusivement centrée sur l’AES.

Les groupes armés ne s’arrêtent pas aux frontières institutionnelles. Le trafic d’armes, les mouvements de combattants, les trafics de drogue et les déplacements de populations concernent l’ensemble de l’espace ouest-africain. Dans ces conditions, une coordination entre les États de l’AES et leurs voisins apparaît moins comme une concession politique que comme une nécessité stratégique.
 

Le paradoxe d’une souveraineté construite dans l’isolement

Le discours souverainiste porté par les autorités de l’AES a rencontré un écho important auprès d’une partie des opinions publiques. Il a notamment été nourri par le rejet de certaines politiques françaises et par la volonté de reprendre le contrôle des choix sécuritaires et diplomatiques. Mais souveraineté ne signifie pas isolement. C’est précisément sur ce point que les pays de l’AES pourraient être invités à revoir leur lecture de la CEDEAO.
 

La dénonciation des insuffisances de l’organisation régionale peut être légitime. La critique de ses décisions, de ses sanctions ou de son fonctionnement peut également faire partie du débat politique. Mais transformer ces désaccords en rupture durable avec l’ensemble des voisins ouest-africains comporte un risque : celui de confondre indépendance et isolement. Une organisation régionale peut être réformée. Une relation diplomatique peut être renégociée. Des mécanismes de coopération peuvent être réinventés. En revanche, aucun État sahélien ne peut changer la réalité de son voisinage.
 

L’échec d’une logique de blocs ?

Le rapprochement que Moscou souhaite favoriser pourrait également contribuer à remettre en question la logique de confrontation qui s’est progressivement installée entre l’AES et la CEDEAO. D’un côté, l’AES entend bâtir une nouvelle architecture politique et sécuritaire. De l’autre, la CEDEAO cherche à préserver son rôle d’organisation d’intégration régionale. Mais l’Afrique de l’Ouest n’a pas intérêt à voir s’installer durablement deux espaces politiques antagonistes.
 

La Russie elle-même semble avoir compris cette réalité. En développant ses relations avec l’AES tout en recherchant parallèlement un cadre de coopération avec la CEDEAO, Moscou montre qu’il est possible de parler à plusieurs interlocuteurs à la fois. C’est peut-être précisément la leçon que les dirigeants de l’AES devraient retenir de la stratégie russe. Moscou ne choisit pas nécessairement entre l’AES et la CEDEAO. Il cherche à dialoguer avec les deux. Pourquoi les États africains concernés devraient-ils, eux, s’interdire cette même souplesse diplomatique ?
 

Revenir à la table sans renoncer à la souveraineté

Pour les pays de l’AES, renouer le dialogue avec la CEDEAO ne signifierait pas nécessairement revenir sur leurs choix politiques ou abandonner leur projet confédéral. Il pourrait, au contraire, s’agir d'une démonstration de maturité diplomatique. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger pourraient défendre leur souveraineté tout en négociant avec leurs voisins des mécanismes de coopération sur la sécurité, le commerce, les infrastructures, les migrations ou la lutte contre la criminalité transfrontalière.
 

Ils pourraient également exiger une réforme des mécanismes régionaux qu’ils jugent inadaptés, plutôt que de considérer toute coopération avec la CEDEAO comme une remise en cause de leur souveraineté. Le dialogue n’est pas une capitulation. La coopération n’est pas une soumission. Et le compromis n’est pas nécessairement un renoncement à ses convictions.
 

Moscou ouvre une porte que l’Afrique de l’Ouest devrait franchir

L’initiative russe offre finalement une opportunité aux deux camps. À la CEDEAO, elle rappelle que la gestion de la crise sahélienne ne peut être uniquement fondée sur la pression ou la condamnation. Le dialogue avec les trois pays de l’AES reste indispensable.
 

Aux dirigeants sahéliens, elle rappelle qu’un partenaire stratégique comme la Russie peut lui-même privilégier le dialogue avec une organisation qu’ils ont longtemps critiquée. Ce paradoxe mérite d’être médité.
 

Si Moscou, qui est aujourd’hui l’un des partenaires privilégiés de l’AES, estime nécessaire de maintenir des passerelles avec la CEDEAO, les dirigeants sahéliens ont tout intérêt à réexaminer leur propre stratégie régionale.
 

L’enjeu n’est plus de savoir qui de l’AES ou de la CEDEAO doit avoir raison. L’enjeu est de déterminer comment les États ouest-africains peuvent retrouver une capacité collective à répondre à l’insécurité, au sous-développement et aux défis économiques qui dépassent largement les frontières des organisations.
 

La Russie vient peut-être, sans le dire ouvertement, de rappeler une évidence : dans un monde de plus en plus multipolaire, la souveraineté ne consiste pas à choisir un seul partenaire, mais à multiplier les espaces de dialogue et à défendre ses intérêts partout où cela est nécessaire. Aux dirigeants de l’AES désormais d’en tirer les conséquences.

Félix N'Guessan
Lu 2 fois

Actualités | Le Pouls Politique | Femmes d'Afrique | Afrique Focus | Voix d'Afrique | Faci | Concours fonction publique | CEPE | BEPC | BAC | BTS





Dans la boutique
Magazine Nouvelle Afrique

Magazine Nouvelle Afrique (2)

Magazine Nouvelle Afrique version PDF


Recherche

Inscription à la newsletter

Les News

Partager ce site

Flux RSS