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Pourquoi la Côte d'Ivoire est-elle devenue la cible privilégiée des dirigeants de l'AES ?

Mardi 28 Juillet 2026 - 08:00

Depuis trois ans, les dirigeants de l'AES multiplient les accusations contre la Côte d'Ivoire. Analyse d'un discours récurrent aux nombreuses zones d'ombre.


Abdourahamane Tiani
Abdourahamane Tiani
Depuis la création de l'Alliance des États du Sahel (AES), les relations entre le Niger, le Burkina Faso, le Mali et la Côte d'Ivoire se sont progressivement dégradées. Les déclarations des chefs des juntes militaires de ces trois pays placent régulièrement Abidjan au centre d'accusations portant sur le soutien présumé au terrorisme, l'accueil de bases arrière ou encore une prétendue collaboration avec des puissances étrangères. Pourtant, nombre de ces affirmations soulèvent des interrogations et n'ont, à ce jour, pas été étayées publiquement par des éléments de preuve vérifiables.
 

À l'occasion de son troisième anniversaire au pouvoir, le général Abdourahamane Tiani a réaffirmé que des combattants étrangers, notamment des instructeurs ukrainiens, entraîneraient des mercenaires dans une forêt ivoirienne afin de préparer des attaques contre les pays de l'AES. Il a notamment cité une prétendue forêt de « Yelli ». Or, aucune forêt officiellement répertoriée en Côte d'Ivoire ne porte ce nom, ce qui interroge sur la précision de cette affirmation.
 

Le chef de l'État nigérien est également revenu sur l'affaire d'un cargo militaire qui aurait été contraint d'atterrir au Burkina Faso. Selon lui, l'appareil transportait plusieurs centaines de milliards de francs CFA destinés à financer des groupes terroristes opérant au Mali, au Niger et au Burkina Faso, avec pour destination finale la Côte d'Ivoire.
 

Cette version soulève plusieurs interrogations. D'abord sur le plan aéronautique. Un vol reliant Abuja à Abidjan emprunte habituellement un corridor passant au-dessus du Bénin, du Togo et du Ghana. Un passage par le Burkina Faso représenterait un détour important, difficile à expliquer en l'absence d'éléments techniques ou opérationnels connus.
 

Ensuite, la question de la monnaie interpelle. Le Nigeria utilise le naira comme monnaie nationale et non le franc CFA. En l'absence d'explications supplémentaires, l'hypothèse d'un transport de plusieurs centaines de milliards de francs CFA depuis le Nigeria vers la Côte d'Ivoire mérite d'être étayée par des preuves matérielles avant de pouvoir être considérée comme crédible.
 

Autre élément du discours officiel nigérien : les groupes terroristes qui frappent le Niger, le Mali et le Burkina Faso seraient entraînés sur le territoire ivoirien avant de revenir attaquer les armées de l'AES.
 

Là encore, cette affirmation soulève une interrogation stratégique. La très grande majorité des attaques revendiquées par les organisations jihadistes se concentre dans la zone dite des « trois frontières », à cheval entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Si les services de renseignement disposent d'informations suffisamment précises pour situer d'éventuels camps en Côte d'Ivoire, comment expliquer que ces mêmes groupes puissent ensuite parcourir des centaines, voire des milliers de kilomètres, traverser plusieurs frontières et revenir frapper les positions militaires de l'AES sans être détectés ?
 

Cette apparente contradiction nourrit le débat sur la cohérence de ces accusations. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que les déclarations du général Tiani sont remises en question. Après l'attaque contre la base militaire de l'aéroport de Niamey en janvier dernier, il avait affirmé que les assaillants étaient arrivés directement d'Abidjan à bord d'un vol d'Air Côte d'Ivoire.
 

Quelques jours plus tard, selon les conclusions communiquées par les autorités judiciaires nigériennes, les auteurs présumés auraient en réalité rejoint Niamey depuis la zone des trois frontières à bord d'un véhicule appartenant à une compagnie minière. Ces deux versions, difficilement conciliables, ont alimenté les interrogations sur la fiabilité de la première déclaration.
 

Le Burkina Faso n'est pas en reste dans cette rhétorique. Le capitaine Ibrahim Traoré accuse régulièrement les autorités ivoiriennes d'être des soutiens indirects des groupes terroristes et des relais de l'influence française dans la sous-région. Plus récemment, dans le cadre de la polémique autour du « village de Bamboula », il a tenu des propos jugés offensants par de nombreux Ivoiriens, suscitant une vive émotion en Côte d'Ivoire. Ces déclarations contrastent avec les liens humains étroits entre les deux pays, la Côte d'Ivoire accueillant une importante communauté burkinabè ainsi que de nombreux réfugiés ayant fui l'insécurité.
 

Les relations entre Abidjan et Bamako ont également connu une crise majeure avec l'affaire des 49 militaires ivoiriens arrêtés en 2022 alors qu'ils étaient déployés dans le cadre d'un contrat de soutien logistique à la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). Leur détention pendant plusieurs mois avait fortement dégradé les relations diplomatiques entre les deux pays avant leur libération.
 

Au-delà des divergences politiques, une question demeure : pourquoi la Côte d'Ivoire occupe-t-elle une place aussi centrale dans les discours des dirigeants de l'AES ?
 

Pour plusieurs observateurs, la désignation d'un adversaire extérieur constitue un puissant levier de mobilisation de l'opinion publique dans des contextes marqués par une forte insécurité et des difficultés économiques. En attribuant les revers militaires ou les menaces sécuritaires à des acteurs étrangers, les autorités peuvent renforcer le sentiment d'unité nationale autour des régimes en place.
 

Cette lecture ne dispense toutefois pas d'examiner chaque accusation sur la base d'éléments factuels et vérifiables. Dans un contexte régional particulièrement tendu, les allégations publiques entre États peuvent avoir des conséquences diplomatiques importantes. Elles gagnent donc à être étayées par des preuves solides, faute de quoi elles alimentent davantage la méfiance et la polarisation que la recherche de solutions communes face à la menace terroriste.
 

Au moment où l'Afrique de l'Ouest est confrontée à l'une des crises sécuritaires les plus graves de son histoire récente, le défi reste celui de la coopération régionale. Or, la multiplication des accusations sans démonstration publique convaincante risque d'affaiblir davantage une confiance déjà fragilisée entre des États pourtant confrontés à un ennemi commun.
 

Félix N'Guessan

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