Le paradoxe est saisissant. Quelques mois après avoir officialisé leur retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le Mali, le Burkina Faso et le Niger se retrouvent à nouveau engagés dans des discussions avec l’organisation régionale. À la faveur d’une médiation conduite notamment par l’ancien Premier ministre guinéen Lansana Kouyaté, les deux ensembles travaillent désormais à l’élaboration d’un accord-cadre destiné à organiser leurs relations. Une démarche qui révèle surtout les limites de la rupture proclamée par les régimes de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Depuis janvier 2025, Bamako, Ouagadougou et Niamey assument pourtant une ligne politique claire : quitter la CEDEAO et construire une nouvelle architecture régionale fondée sur la souveraineté et l’autonomie stratégique. Mais la géographie a ses propres lois. Enclavés, les trois pays restent tributaires des ports, des corridors routiers et des marchés des États côtiers. Derrière les discours de souveraineté, les camions continuent de franchir les frontières et les économies sahéliennes demeurent profondément connectées à l’espace ouest-africain.
Le Togo illustre cette réalité. Lomé s’est imposé comme un important point d’accès maritime pour les économies de l’AES, tout en cultivant une diplomatie ouverte vers la Russie. Mais aucun corridor ne peut, à lui seul, remplacer l’ensemble des mécanismes commerciaux et douaniers développés pendant des décennies au sein de la CEDEAO.
La Russie, elle aussi, semble privilégier le pragmatisme. L’activité diplomatique de Moscou en direction des États côtiers, notamment les échanges entre Sergueï Lavrov et le ministre ghanéen des Affaires étrangères Samuel Okudzeto Ablakwa, montre que le Kremlin ne souhaite pas limiter son influence aux trois capitales sahéliennes. La préparation annoncée d’un mémorandum de coopération sécuritaire avec la CEDEAO confirme cette approche.
Moscou entend donc parler à tout le monde. Pour le Kremlin, l’AES constitue un partenaire stratégique, mais elle ne saurait devenir l’unique porte d’entrée de la Russie en Afrique de l’Ouest.
Cette évolution ne signifie pas nécessairement un retour des pays de l’AES dans la CEDEAO. Elle traduit plutôt la recherche d’un modus vivendi. Les juntes veulent préserver leur autonomie politique et éviter les contraintes institutionnelles auxquelles elles ont tourné le dos, tout en maintenant l’accès aux marchés, aux ports et aux corridors régionaux.
C’est là tout le paradoxe de cette nouvelle séquence diplomatique. L’« irréversibilité » du retrait demeure une réalité politique, mais elle se heurte aux réalités économiques. La rupture institutionnelle n’a pas supprimé l’interdépendance. Au contraire, celle-ci oblige désormais les protagonistes à négocier.
La bataille des slogans cède ainsi progressivement la place à celle des intérêts. Dans l’Afrique de l’Ouest d’aujourd’hui, les frontières politiques peuvent se déplacer, les alliances changer et les discours se durcir. Mais les marchandises, elles, continuent de chercher les ports les plus proches et les corridors les plus sûrs.






