Grève aux Affaires maritimes : le malaise d’un corps stratégique de l’État éclate au grand jour

Mardi 9 Juin 2026 13:00

Les agents des Affaires maritimes dénoncent leurs conditions de travail et réclament des primes. Une crise qui touche un secteur stratégique.


Une crise secoue actuellement les Affaires maritimes ivoiriennes
La crise qui secoue actuellement les Affaires maritimes ivoiriennes est loin d’être un simple mouvement social. Derrière les revendications salariales et les tensions observées ces derniers jours se dessine le malaise d’un corps considéré comme l’un des piliers de la sécurité et de l’économie nationales. La grève engagée par les agents des Affaires maritimes et de la Police maritime met en lumière les difficultés auxquelles est confrontée une administration dont les missions dépassent largement le cadre portuaire.
 

Depuis plusieurs jours, les agents multiplient les actions de protestation afin d’obtenir une amélioration de leurs conditions de travail. Les revendications portent principalement sur la revalorisation de certaines indemnités, le paiement d’arriérés, le renforcement des moyens opérationnels et une plus grande transparence dans la gestion financière de l’institution.
 

Selon les syndicats, l’indemnité de logement constitue l’un des principaux points de blocage. Les agents réclament l’application intégrale des dispositions prévues par décret, estimant que le montant actuellement perçu demeure inférieur à celui auquel ils devraient avoir droit. Ils demandent également le paiement des rappels liés à ces indemnités ainsi qu’une revalorisation des différentes primes sectorielles.
 

À ces revendications financières s’ajoutent des préoccupations opérationnelles. Les grévistes dénoncent notamment le manque d’équipements destinés à la surveillance des côtes, à la sécurisation des espaces maritimes et au contrôle des activités portuaires. Ils réclament aussi la construction ou la réhabilitation de locaux administratifs adaptés à leurs missions.
 

Le mouvement a progressivement gagné en ampleur. Des syndicats du secteur maritime et portuaire ont apporté leur soutien aux grévistes, renforçant ainsi la pression sur les autorités. La contestation a pris une tournure plus radicale avec l’occupation du siège de la Direction générale des Affaires maritimes et portuaires (DGAMP) par des agents mobilisés.
 

La situation s’est tendue davantage à la suite d’interventions des forces de l’ordre destinées à disperser les rassemblements. Plusieurs journaux ivoiriens ont fait état de l’utilisation de gaz lacrymogènes ainsi que de l’interpellation de plusieurs agents. Certains médias évoquent un blessé et plusieurs dizaines d’arrestations, tandis que les organisations syndicales dénoncent une répression du mouvement social.
 

Le Syndicat national des agents des entreprises portuaires et des affaires maritimes (Synadepam), tout comme d’autres organisations professionnelles, réclame la libération des agents interpellés et l’ouverture de discussions susceptibles de déboucher sur une sortie de crise.
 

Au-delà du conflit social, cette grève attire l’attention sur un secteur souvent méconnu du grand public mais dont l’importance est considérable pour la Côte d’Ivoire.
 
Un héritage construit depuis l’indépendance

L’histoire moderne des Affaires maritimes ivoiriennes débute peu après l’indépendance. Le 2 novembre 1960, l’État crée la Direction de la Marine marchande par le décret n°60-353. Placée sous la tutelle du ministère des Travaux publics et des Transports, cette administration a pour mission d’encadrer les activités maritimes du jeune État ivoirien.
 

À cette époque, les autorités comprennent rapidement que la maîtrise du transport maritime constitue un enjeu majeur pour un pays dont l’économie repose largement sur les exportations agricoles. Les années 1960 marquent ainsi la mise en place des principales structures destinées à renforcer la souveraineté nationale dans ce domaine.
 

En 1967 est créée la Société ivoirienne de transport maritime (SITRAM), chargée de développer une flotte nationale. Deux ans plus tard, le Conseil ivoirien des chargeurs (CIC) voit le jour afin de mieux organiser les opérations de commerce extérieur.
 

Cette période correspond à l’essor économique de la Côte d’Ivoire, qui cherche alors à contrôler davantage les flux commerciaux transitant par ses ports.
 
Les ports, moteurs de l’économie nationale  

Le développement des Affaires maritimes est étroitement lié à celui des infrastructures portuaires du pays.
 

Le Port autonome d’Abidjan demeure la principale porte d’entrée et de sortie des marchandises. Véritable hub régional, il dessert non seulement la Côte d’Ivoire mais aussi plusieurs pays enclavés de l’hinterland ouest-africain.
 

Afin de renforcer ce dispositif stratégique, les autorités ont développé dans les années 1980 le Port autonome de San-Pedro. Cette infrastructure permet d’accompagner l’expansion économique du pays et de désengorger progressivement les activités concentrées à Abidjan.
 

L’essor des deux ports a nécessité la mise en place d’une administration maritime moderne capable d’assurer la régulation du secteur, la sécurité des installations et le contrôle des activités liées au transport maritime.
 

Cependant, à partir des années 1980, les entreprises nationales du secteur doivent faire face à une concurrence internationale de plus en plus forte. Plusieurs structures connaissent alors des difficultés, conduisant les autorités à engager des réformes institutionnelles.
 
La naissance de la DGAMP moderne  

Une étape décisive intervient en novembre 1994 avec la restructuration de l’administration maritime ivoirienne. Cette réforme aboutit à la création d’une architecture administrative plus cohérente dédiée aux affaires maritimes et portuaires.
 

La véritable consécration intervient le 7 janvier 2004 avec la création officielle de la Direction générale des Affaires maritimes et portuaires (DGAMP) par décret.
 

Cette nouvelle structure devient le principal instrument de l’État pour conduire sa politique maritime, portuaire et fluvio-lagunaire. Elle se voit confier des compétences étendues couvrant aussi bien la sécurité maritime que la gestion administrative des professionnels du secteur.
 

Au fil des années, la DGAMP s’est progressivement renforcée pour répondre aux nouveaux défis liés à la mondialisation des échanges, à la sécurité maritime et à la protection des espaces côtiers.
 
Un corps paramilitaire au cœur de la sécurité nationale  

Contrairement à une idée répandue, les Affaires maritimes ne se limitent pas à la gestion des ports.
 

La DGAMP constitue aujourd’hui un grand corps de l’État. Bien que ses agents soient régis par le statut général de la Fonction publique, l’institution fonctionne selon les règles des corps paramilitaires.
 

Cette particularité s’explique par la nature sensible des missions confiées aux agents.
 

Les Affaires maritimes sont notamment chargées de conduire la politique des transports maritimes et fluvio-lagunaires. Elles assurent également la sécurité et la sûreté des espaces maritimes, des installations portuaires, des plages, des domaines publics maritimes et lagunaires ainsi que des plateformes pétrolières offshore.
 

Les agents interviennent aussi dans l’encadrement des différents acteurs du secteur maritime : consignataires, manutentionnaires, avitailleurs, dockers, personnels offshore ou encore marins professionnels.
 

Ils assurent la gestion administrative des gens de mer, veillent au respect des réglementations internationales et participent à la coopération maritime régionale et internationale.
 

La surveillance balnéaire ainsi que le contrôle des activités de pêche figurent également parmi leurs attributions.
 
Une force intégrée à la défense nationale  

L’importance stratégique des Affaires maritimes a été renforcée par la loi portant programmation des Forces de sécurité intérieure.
 

Depuis cette réforme, la DGAMP est intégrée aux Forces de sécurité intérieure de la Côte d’Ivoire. Cette reconnaissance institutionnelle traduit le rôle croissant de l’administration maritime dans la protection des intérêts nationaux.
 

En cas de conflit armé ou de menace majeure, les Affaires maritimes peuvent participer directement à l’effort de défense nationale aux côtés des Forces armées de Côte d’Ivoire.
 

La législation prévoit même la possibilité de réquisitionner des navires marchands afin de renforcer les capacités logistiques et opérationnelles du pays.
 

Cette dimension sécuritaire confère aux agents des responsabilités qui dépassent largement le cadre administratif classique.
 
Les nouveaux défis du secteur maritime

Comme de nombreux pays côtiers africains, la Côte d’Ivoire doit aujourd’hui faire face à plusieurs défis maritimes.
 

La lutte contre la pêche illicite constitue l’un des principaux enjeux. Les autorités doivent également renforcer la surveillance des espaces maritimes face aux risques liés au trafic de stupéfiants, à la contrebande, à l’immigration clandestine ou encore à la piraterie maritime dans le golfe de Guinée.
 

La sécurisation des installations pétrolières offshore représente également une priorité stratégique.
 

Dans ce contexte, les revendications relatives au manque d’équipements opérationnels prennent une dimension particulière. Les syndicats estiment que les moyens actuellement disponibles ne permettent pas toujours d’assurer efficacement les missions confiées aux agents.
 

Cette question soulève un débat plus large sur les investissements nécessaires pour maintenir un niveau élevé de sécurité maritime.
 
Une administration en pleine expansion

Depuis 2021, la DGAMP poursuit son développement institutionnel.
 

L’administration dispose désormais de douze directions centrales, de huit arrondissements maritimes ainsi que de plusieurs antennes et stations maritimes réparties sur le territoire national.
 

Cette présence permet d’assurer une couverture relativement large des espaces maritimes, lagunaires et portuaires du pays.
 

La formation des agents constitue également un enjeu majeur. Dans ce domaine, l’Académie régionale des sciences et techniques de la mer (ARSTM) joue un rôle essentiel en assurant la préparation des cadres et officiers destinés à servir dans les différentes structures maritimes.
 

Grâce à cet outil de formation reconnu dans la sous-région, la Côte d’Ivoire dispose d’un important vivier de compétences dans les métiers de la mer.
 
Trouver une sortie de crise

La crise actuelle intervient à un moment où les enjeux maritimes deviennent de plus en plus importants pour l’économie ivoirienne.
 

Les ports d’Abidjan et de San-Pedro demeurent des infrastructures stratégiques pour les échanges commerciaux du pays et de plusieurs États voisins. Toute perturbation durable des activités liées à la sécurité maritime ou au fonctionnement des services portuaires pourrait avoir des conséquences économiques significatives.
 

Face à cette situation, le dialogue apparaît comme la voie privilégiée pour parvenir à une solution durable.
 

Les revendications des agents portent certes sur des questions salariales, mais elles mettent également en lumière des préoccupations relatives aux conditions de travail, aux équipements et à la gouvernance de l’institution.
 

Pour les autorités, l’enjeu consiste désormais à trouver un équilibre entre les contraintes budgétaires de l’État et les attentes d’un corps dont les missions sont jugées essentielles pour la sécurité nationale.
 

La crise actuelle rappelle surtout le rôle souvent discret mais fondamental joué par les Affaires maritimes dans le fonctionnement de l’économie ivoirienne. Chargés de veiller sur les côtes, les ports, les lagunes et l’ensemble des activités maritimes du pays, ces agents constituent l’un des maillons indispensables de la souveraineté nationale.
 

Au-delà des tensions du moment, le conflit remet ainsi sur le devant de la scène un secteur stratégique dont la modernisation et le renforcement apparaissent comme des conditions essentielles pour accompagner les ambitions économiques et sécuritaires de la Côte d’Ivoire.
 

Félix N'Guessan
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Félix N'Guessan