Terrorisme au Sahel : Origines et causes

Mercredi 25 Février 2026 14:42

Du nord du Mali aux confins du Liptako-Gourma, le terrorisme a redessiné la carte sécuritaire de l’Afrique de l’Ouest. Nourri par les séquelles de la guerre civile algérienne, amplifié par le chaos libyen et enraciné dans la pauvreté structurelle, il s’est installé durablement au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Tandis que les régimes militaires privilégient l’option souverainiste et sécuritaire, les pays côtiers tentent d’endiguer une menace qui progresse vers le golfe de Guinée. Récit d’une crise devenue géopolitique.


Le Burkina Fasso, le premier pays le plus touché au monde depuis deux ans

Le Sahel est aujourd’hui le théâtre principal du terrorisme mondial. Selon le Global Terrorism Index 2025 de l’Institute for Economics and Peace, la région concentre plus de la moitié des décès liés au terrorisme en 2024 : 3.885 morts sur 7.555 recensés dans le monde. Le Burkina Faso demeure, pour la deuxième année consécutive, le pays le plus touché. Le Mali et le Niger suivent. En une décennie, l’épicentre du terrorisme s’est déplacé du Moyen-Orient vers l’Afrique de l’Ouest.
Pour comprendre cette dérive, il faut remonter aux années 1990. La guerre civile en Algérie voit émerger le Groupe islamique armé (GIA), né après l’annulation des élections remportées par le Front islamique du salut. Traqués, certains combattants se replient vers le Sahara. De cette mutation naît le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), qui prêtera allégeance à Al-Qaïda en 2007 pour devenir Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).
Puis survient 2011. La chute de Mouammar Kadhafi en Libye libère des arsenaux entiers. Missiles sol-air, mortiers, armes lourdes circulent vers le sud. Des combattants touaregs revenus de Libye déclenchent la crise malienne de 2012. L’intervention française, via Opération Serval, stoppe temporairement l’avancée djihadiste. Mais la fragmentation des groupes s’accélère, et la menace se diffuse dans les zones rurales.
Un terreau fertile : pauvreté, abandon et trafics
En 2023, le Mali, le Burkina Faso et le Niger créent l’Alliance des États du Sahel (AES), scellant leur rupture avec la CEDEAO et réorientant leurs alliances sécuritaires. Mais la dynamique terroriste dépasse les recompositions diplomatiques.
Dans de vastes zones rurales, l’État est absent. Écoles fermées, tribunaux inexistants, services publics à l’arrêt : les groupes armés imposent parfois leur propre ordre, arbitrent les conflits et prélèvent l’impôt. Le chômage massif des jeunes alimente le recrutement. Les promesses d’argent, de protection et de statut social séduisent dans des régions où l’avenir semble verrouillé.
Le changement climatique aggrave la pression. La raréfaction de l’eau et des terres accentue les tensions entre agriculteurs et éleveurs dans le Liptako-Gourma. À cela s’ajoute l’hybridation criminelle : trafic d’armes, d’or, de drogue et de migrants transforment le Sahel en corridor stratégique.
Des groupes comme Jama'at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM) ou État islamique au Sahel exploitent ces fractures. Ils jouent des tensions communautaires, notamment autour des populations peules, pour élargir leur base d’influence.
Une guerre diffuse aux victimes invisibles
Les attaques ciblent bases militaires, enseignants, chefs traditionnels, chefs religieux, , communautés religieuses, fonctionnaires et civils accusés de « collaboration ». Les massacres d’Ogossagou au Mali ou de Yirgou au Burkina Faso illustrent la spirale de représailles communautaires.
Les conséquences sont massives : déplacements de populations, effondrement des services publics, fermeture d’écoles. Dans certaines localités, l’éducation disparaît en premier, laissant place à des systèmes parallèles d’endoctrinement ou à l’économie informelle militarisée.
Après les coups d’État successifs entre 2020 et 2023, les juntes sahéliennes rompent avec la France. La mission MINUSMA quitte le Mali. Les forces françaises se retirent. De nouveaux partenariats sécuritaires, notamment avec la Russie, s’accompagnent d’une militarisation accrue. Mais la stratégie reste largement offensive.
Des organisations de défense des droits humains dénoncent des exactions contre des civils, des arrestations arbitraires visant des Peuls et l’absence de stratégie de développement parallèle. La réponse demeure principalement militaire, alors que la racine du problème est aussi sociale et politique.
Les pays côtiers en alerte maximum
Face à cette marée djihadiste, le Sénégal, le Bénin, le Togo, le Ghana, la Guinée, la Côte d’Ivoire et la Mauritanie misent sur l’anticipation : renforcement du renseignement, investissements dans les zones frontalières, coopération via l’Initiative d’Accra. Mais la pression monte. Le nord du Bénin et certaines zones du Ghana subissent des incursions croissantes. La résilience reste fragile.
Dans ce contexte tendu, les régimes de l’Alliance des États du Sahel (AES) accusent régulièrement la France, la Côte d’Ivoire ou le Bénin de soutenir indirectement des groupes armés. Ces accusations, non étayées publiquement, nourrissent la méfiance régionale et fragilisent la coopération sécuritaire. Elles s’inscrivent dans un discours souverainiste visant à consolider la légitimité interne des autorités militaires et à justifier la rupture géopolitique avec les partenaires occidentaux.
Cette défiance a des conséquences concrètes sur le terrain. Par le passé, des mécanismes de coopération transfrontalière existaient. Dans le cadre de l’opération « Comoé », les forces burkinabè et ivoiriennes menaient des patrouilles mixtes le long de leur frontière commune. Des accords permettaient même la poursuite à chaud de combattants djihadistes d’un territoire à l’autre, dans un esprit de coordination sécuritaire régionale.
La suspension de ces dispositifs, dans un climat de tensions diplomatiques croissantes, a marqué un tournant. À Ouagadougou, les autorités de transition ont dénoncé des accords jugés incompatibles avec leur nouvelle ligne souverainiste, estimant que certains partenaires agissaient sous influence étrangère, notamment française. Cette rupture, saluée par une partie de l’opinion publique burkinabè, a cependant réduit les mécanismes opérationnels conjoints qui facilitaient la traque des groupes armés aux frontières.
Or, face à une menace mobile et transnationale, l’efficacité repose précisément sur la coordination et le partage de renseignements. L’érosion de la confiance entre États voisins apparaît ainsi comme un facteur supplémentaire de vulnérabilité dans une région où les frontières administratives pèsent peu face aux dynamiques djihadistes.
Reconstruire le contrat social
Le Sahel ne souffre pas seulement d’un problème sécuritaire. Il traverse une crise de gouvernance, de développement et de confiance. Sans justice équitable, sans lutte crédible contre la corruption, sans retour durable des services publics et sans opportunités pour une jeunesse nombreuse, la victoire militaire restera fragile.
La guerre du Sahel n’est pas uniquement une bataille contre des hommes armés. C’est une bataille pour reconstruire un contrat social brisé. Tant que l’abandon, l’injustice et l’impunité persisteront, le désert restera un champ de manœuvre pour ceux qui prospèrent sur le vide de l’État.
 

Koffi Félix N'Guessan