Il y a des villes qui enfantent des hommes et des femmes de destin. Séguéla est de celles-là. Au cœur du Worodougou, cette cité du nord-ouest ivoirien a donné à la République des personnalités qui ont occupé certaines des plus hautes fonctions de l’État, de la politique, de l’administration et du monde des affaires. Mais, depuis quelques années, une étrange et douloureuse impression s’installe : Séguéla donne beaucoup, puis reprend beaucoup. Comme une terre devenue « gourmande » de ses propres enfants.
Le décès de Dr Bamba Maférima Fouété, survenu le 18 septembre 2026 à Paris, vient ajouter une nouvelle page douloureuse à cette histoire. Maire de Séguéla depuis 2023 et haute responsable de l’administration fiscale, elle disparaît alors qu’elle incarnait une nouvelle génération de cadres appelés à prolonger le rayonnement de la cité. Avant elle, Séguéla avait déjà vu partir plusieurs de ses fils les plus illustres.
Hamed Bakayoko, le Premier ministre
Figure majeure de la vie politique ivoirienne, Hamed Bakayoko aura marqué son époque par un parcours qui l’a conduit jusqu’à la Primature. Élu député de Séguéla commune, il était profondément attaché à cette ville dont il se revendiquait comme l’un des fils. Son décès, survenu le 10 mars 2021 en Allemagne, avait plongé le Worodougou dans une profonde émotion.
À Séguéla, son nom reste associé à la générosité, à l’action politique et au rassemblement des cadres de la région. Bien avant sa disparition, il était présenté comme l’un des principaux artisans de la mobilisation des forces vives du Worodougou.
Amadou Soumahoro, le parlementaire
Autre grande figure de Séguéla, Amadou Soumahoro a occupé les plus hautes responsabilités politiques, jusqu'à devenir président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire. Député de Séguéla, ancien ministre et responsable politique de premier plan, il formait avec Hamed Bakayoko un tandem particulièrement emblématique de la représentation de la ville au sommet de l’État.
À sa mort, le 7 mai 2022 à Abidjan, la Côte d’Ivoire a perdu un homme d’État dont le parcours politique avait profondément marqué le pays. Sa dépouille avait ensuite été transférée à Séguéla, où les populations lui avaient rendu hommage. Deux hommes, deux générations, deux trajectoires, mais une même terre d’origine : Séguéla.
Youssouf Bakayoko, la République et les urnes
À cette galerie des grandes figures séguéliennes s’ajoute Youssouf Bakayoko, diplomate et ancien président de la Commission électorale indépendante. Il a dirigé cette institution pendant une période particulièrement sensible de l’histoire politique ivoirienne, notamment lors de l’élection présidentielle de 2010. Les archives officielles et institutionnelles le présentent bien comme président de la CEI. Mort le 30 septembre 2023 à Issy-les-Moulineaux, en France, il appartient lui aussi désormais à cette mémoire collective de Séguéla.
Zoumana Bakayoko, l’entrepreneur
Et puis il y eut Zoumana Bakayoko, frère aîné de Hamed. Homme d’affaires et chef d’entreprise, il avait construit un parcours dans plusieurs secteurs, notamment les télécommunications, l’agro-industrie et le transport lagunaire. Député de Séguéla commune, il avait également choisi, dans les dernières années de sa vie, de rester particulièrement présent dans le Worodougou. Il s’est éteint le 1er juin 2025 à Abidjan. Sa dépouille fut transférée à Séguéla, où les populations lui rendirent hommage avant son inhumation. Ainsi, en quelques années, Séguéla a perdu plusieurs de ses figures les plus connues : un Premier ministre, un président de l’Assemblée nationale, un ancien président de la CEI et un grand entrepreneur. Et maintenant, Dr Bamba Maférima Fouété.
Maférima Bamba Fouété, la dernière douleur
Sa disparition donne une résonance particulière au titre : « Séguéla, terre gourmande ». Car Maférima Bamba Fouété n’était pas seulement une élue. Elle était aussi une technocrate, une spécialiste des questions fiscales et une haute fonctionnaire de l’État. Directrice générale adjointe des Impôts, docteure en économie et experte-comptable, elle avait franchi les différents échelons de l’administration fiscale avant de prendre les rênes de la commune de Séguéla en 2023. Son parcours était, à lui seul, un symbole. Celui d’une femme issue de cette terre qui avait réussi à se hisser au sommet de l’administration avant de revenir servir sa ville. Son élection à la mairie avait ainsi une portée qui dépassait la simple conquête d’un mandat local. Elle représentait la rencontre entre l’expertise, l’administration et le développement local.
La ville lui avait confié ses destinées municipales. Elle n’aura malheureusement pas eu le temps d’inscrire durablement son nom dans la transformation de la cité. Son décès, le 18 septembre 2026 à Paris, intervient après ceux de plusieurs personnalités emblématiques liées à Séguéla. Une succession de disparitions qui donne à la mémoire locale une tonalité particulière.
Une ville qui donne beaucoup à la Côte d’Ivoire
Il serait pourtant réducteur de ne retenir de Séguéla que cette succession de deuils. Car derrière la formule volontairement forte de « terre gourmande », il y a surtout une autre réalité : celle d’une ville qui a beaucoup donné à la Côte d’Ivoire. Elle a donné des responsables politiques, des hauts fonctionnaires, des entrepreneurs, des diplomates, des cadres de l’administration et des élus. Hamed Bakayoko, Amadou Soumahoro, Youssouf Bakayoko, Zoumana Bakayoko et désormais Maférima Bamba Fouété appartiennent à cette histoire collective.
La ville a également été le théâtre de moments importants de la vie nationale. En 2015, lors de sa visite d’État dans le Woroba, le président Alassane Ouattara rendait notamment hommage à Hamed Bakayoko, Amadou Soumahoro et Youssouf Bakayoko comme à des fils importants de la région. Cette concentration de personnalités de premier plan sur une même terre n’est donc pas anodine. Elle raconte quelque chose de Séguéla : une capacité à produire des parcours qui dépassent largement les frontières du Worodougou.
De la gloire des hommes au devoir de mémoire
Mais les villes ne vivent pas seulement de leurs grands hommes et de leurs grandes femmes. Elles vivent de ce qu’elles transmettent. À Séguéla, la question qui se pose désormais est celle de la mémoire. Comment raconter aux générations futures ceux qui ont porté le nom de la ville au sommet de l’État ? Comment conserver la trace de leurs parcours sans transformer leur souvenir en simple nostalgie ? La disparition de Maférima Bamba Fouété donne à cette interrogation une urgence nouvelle.
Elle était la maire d’une ville dont plusieurs anciens dirigeants emblématiques reposent désormais loin des responsabilités qu’ils ont exercées. À Séguéla, les tombes d’Hamed Bakayoko et d’Amadou Soumahoro sont déjà devenues des lieux de mémoire. En juin 2022, Adama Bictogo, alors président de l’Assemblée nationale, s’était d’ailleurs rendu dans la ville pour se recueillir sur leurs tombes, au nom du devoir de mémoire.
Séguéla ne doit donc pas seulement pleurer ses enfants illustres. Elle doit aussi raconter leur histoire.
Car une ville qui donne autant à son pays porte une responsabilité particulière : celle de transmettre. Et peut-être est-ce là le véritable sens de cette formule, « Séguéla, terre gourmande ». Une expression douloureuse, certes, mais qui cache aussi une immense richesse humaine. Une terre qui semble avoir eu le privilège de voir naître des destins exceptionnels, tout en étant condamnée à apprendre, génération après génération, à vivre avec leur absence. Aujourd’hui, alors que Séguéla pleure Maférima Bamba Fouété, elle pleure aussi une part d’elle-même.
Hamed, Amadou, Youssouf, Zoumana, Maférima… Cinq noms, cinq destins, une même terre. Et une mémoire désormais plus lourde à porter.