Alors que les régimes de l’Alliance des États du Sahel (AES) multiplient les critiques à l’encontre de leurs voisins, la Côte d’Ivoire continue de privilégier le dialogue et la coopération. Entre accueil de réfugiés, soutien économique et assistance sécuritaire, Abidjan maintient une politique d’ouverture. Une posture qui contraste avec la défiance persistante affichée par certaines capitales sahéliennes, malgré une menace terroriste qui impose plus que jamais une réponse collective.
Une main tendue dans un climat diplomatique sous tension
La déclaration du vice-Premier ministre et ministre de la Défense ivoirien, Téné Birahima Ouattara, lors du salon Eurosatory 2026 en France, n’est pas passée inaperçue. En affirmant que la Côte d’Ivoire était « sincèrement prête » à renouer une coopération sécuritaire avec le Mali et le Burkina Faso si ceux-ci le souhaitent, Abidjan a réitéré une position constante : privilégier le dialogue et la stabilité régionale aux affrontements diplomatiques.
Cette ouverture intervient dans un contexte marqué par des relations souvent tendues entre la Côte d’Ivoire et les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES). Pourtant, malgré les divergences politiques et les crises diplomatiques successives, les réalités géographiques, économiques et humaines demeurent. Plus de six millions de ressortissants maliens, burkinabè et nigériens vivent en Côte d’Ivoire, tandis que les échanges commerciaux et les mouvements de populations continuent de faire de la sous-région un espace profondément interdépendant.
Face à une menace terroriste qui ignore les frontières, Abidjan considère que la coopération sécuritaire, notamment à travers le partage de renseignements et la coordination des actions, constitue une nécessité stratégique plus qu’un simple choix politique.
Une solidarité discrète face aux fractures politiques
Au-delà des déclarations de principe, la Côte d’Ivoire met régulièrement en avant des actes concrets de solidarité envers ses voisins sahéliens. Selon le HCR, le pays accueille aujourd’hui plus de 80 000 réfugiés et demandeurs d’asile burkinabè ayant fui l’insécurité dans leur pays. Dans des localités comme Bouna, des sites d’accueil ont été aménagés sous forme de véritables villages comprenant plus de 1 000 logements semi-durables, des points d’eau, des marchés, des infrastructures sanitaires et des espaces communautaires.
Sur le plan sécuritaire également, Abidjan a maintenu une coopération discrète avec Ouagadougou malgré les tensions politiques. En 2023, la Côte d’Ivoire a ainsi fourni au Burkina Faso un important lot d’équipements militaires destiné à soutenir la lutte contre les groupes armés : environ 1 000 kalachnikovs, 100 000 munitions et une cinquantaine de véhicules de type pick-up, pour une valeur estimée à plus de 2 milliards de francs CFA. Une aide largement passée sous silence, alors même que les autorités burkinabè communiquent abondamment sur les équipements militaires reçus de partenaires extérieurs, notamment de la Russie.
À cela s’ajoutent la fourniture d’électricité et le maintien de plusieurs échanges économiques essentiels qui ont perduré malgré les crispations diplomatiques. Autant d’éléments qui témoignent d’une volonté ivoirienne de préserver les liens de voisinage au-delà des divergences politiques.
Cyberespace, tensions politiques et guerre des narratifs
Depuis l’arrivée au pouvoir des régimes militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger, le débat politique s’est largement déplacé vers les réseaux sociaux. Une partie des cyberactivistes proches des autorités de l’AES y développe un discours particulièrement hostile à l’égard de la Côte d’Ivoire et du Bénin, accusés de connivence avec des puissances étrangères ou d’entretenir des agendas de déstabilisation.
L’annonce de la main tendue de Téné Birahima Ouattara a ainsi suscité une vague de réactions virulentes sur les plateformes numériques. Certaines publications sont allées jusqu’à remettre en cause la sincérité de l’offre ivoirienne, tandis que d’autres ont relayé des accusations non étayées visant les autorités d’Abidjan.
Cette rhétorique de confrontation contraste pourtant avec les réalités humaines, économiques et sociales qui lient les peuples de la sous-région. Elle contribue surtout à alimenter un climat de méfiance peu compatible avec les impératifs de coopération imposés par la lutte contre le terrorisme.
Une coopération régionale indispensable face à une menace transfrontalière
La réalité sécuritaire du Sahel rappelle pourtant une évidence : aucun pays ne peut vaincre seul les groupes armés qui opèrent à travers plusieurs frontières. La lutte contre le terrorisme exige des alliances solides, un partage permanent du renseignement et une coordination étroite entre États voisins.
Or, les pays de l’AES entretiennent aujourd’hui des relations tendues avec plusieurs partenaires régionaux majeurs, notamment l’Algérie, la Mauritanie, la Côte d’Ivoire, le Bénin ou encore le Nigeria. Une situation qui réduit considérablement les possibilités de mutualisation des moyens face à une menace qui, elle, ne connaît ni frontières ni divergences idéologiques.
La Côte d’Ivoire, pour sa part, a déjà payé un tribut à cette guerre. Des soldats ivoiriens ont perdu la vie dans le cadre de missions internationales de stabilisation au Mali. D’autres ont été détenus pendant près d’un an par les autorités maliennes, accusés à tort de préparer une tentative de déstabilisation du régime. Malgré ces épisodes douloureux, Abidjan continue d’afficher sa disponibilité pour une coopération sécuritaire régionale.
À terme, la sécurité des populations sahéliennes dépendra moins des discours souverainistes que de la capacité des États à travailler ensemble. Face à une menace terroriste durable, la coopération entre voisins n’est plus seulement souhaitable : elle est devenue indispensable.