Le 17 janvier 2026, lors de la séance inaugurale de la nouvelle législature, l’hémicycle du Palais de l’Assemblée nationale à Abidjan a vécu un moment politique fort. Patrick Achi a été élu président de l’Assemblée nationale avec 84,98 % des suffrages, porté par la majorité écrasante du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP).
Le parti présidentiel, fort de 197 sièges sur 255, a consolidé son emprise sur le Parlement, engrangeant une trentaine de sièges supplémentaires et conquérant 44 nouvelles circonscriptions. La désignation de Patrick Achi, entérinée lors d’une réunion du présidium du parti le 15 janvier à Abidjan, a pris de court nombre d’observateurs.
Car jusqu’ici, le perchoir était occupé par un poids lourd du régime : Adama Bictogo. En poste depuis 2022, il incarnait une figure influente du RHDP. Mais la recomposition interne a tranché. Bictogo cède la place et retourne à son mandat de député-maire de Yopougon.
Yopougon : la désillusion d’une commune géante
À Yopougon, la plus grande commune du pays, l’heure n’est pas à la célébration. Les attentes étaient immenses. Beaucoup voyaient en Bictogo l’homme capable de transformer cette cité tentaculaire en vitrine urbaine moderne.
Mais sur le terrain, les critiques grondent : insalubrité persistante, routes dégradées, installations anarchiques de commerçants. Les habitants s’interrogent. Yopougon était-elle un défi trop vaste ?
L’ancien président de l’Assemblée nationale, fort de son influence nationale, peine à convaincre localement. L’image de bâtisseur qui l’accompagnait depuis des années semble s’effriter dans les rues poussiéreuses de la commune. Le contraste est saisissant entre le prestige des fonctions nationales qu’il occupait et les difficultés très concrètes de gestion municipale.
SNEDAI : d’un empire industriel à la tempête judiciaire
Au cœur des turbulences, un nom revient avec insistance : SNEDAI. Fondé en 2007 par Adama Bictogo, le groupe — Société nationale d’édition de documents administratifs et d’identification — s’était imposé comme un fleuron industriel, notamment dans la production des passeports biométriques.
Diversification tous azimuts : BTP, nouvelles technologies, mines, transport. Les contrats publics pouvaient atteindre des montants colossaux. Mais derrière la success story, les nuages se sont accumulés.
L’affaire sénégalaise de l’Université Amadou Mahtar Mbow à Diamniadio a marqué un tournant. Le contrat, attribué via la filiale MARYLIS BTP, a été résilié en 2019 après l’arrêt quasi total des travaux. Faillite en 2020, créanciers impayés, État sénégalais contraint de reprendre le chantier : le dossier a déjà écorné l’image du groupe.
Puis est venu le scandale des passeports en 2023 : soupçons de trafic impliquant des employés, anomalies financières relevées par la Cour des comptes, débats sur la gestion des recettes liées aux documents d’identité. Le groupe a toujours nié toute implication directe, invoquant l’existence d’un compte séquestre contrôlé par l’État.
« SNEDAI 2 » : la justice tranche
Le 3 février 2026, l’affaire dite « SNEDAI 2 » a connu son épilogue devant le pôle pénal économique et financier. Trois prévenus ont été relaxés. En revanche, le directeur administratif et financier, reconnu coupable d’association de malfaiteurs, de faux, de blanchiment et d’abus de biens sociaux, a été condamné à sept ans de prison ferme et à plus de 5,5 milliards de FCFA d’amende.
Un mandat d’arrêt a été décerné contre lui.
La société Porcelastone Group SARLU a également été condamnée à verser 8,395 milliards de FCFA, tandis que SNEDAI, constituée partie civile, a obtenu 1,678 milliard de FCFA à titre de réparation.
La justice ivoirienne a ainsi voulu envoyer un signal fort : la lutte contre la criminalité économique se veut implacable, même lorsque les dossiers touchent des sphères proches du pouvoir.
STL : la lagune à l’arrêt
Comme un symbole, c’est sur l’eau que la dernière vague a frappé. La Société de transport lagunaire (STL), filiale du groupe SNEDAI, a été fermée par la Direction générale des impôts pour arriérés fiscaux.
Pionnière du transport fluvial moderne à Abidjan, la STL offrait une alternative crédible aux embouteillages chroniques. La suspension de ses activités, après un audit fiscal approfondi fin 2025 et des négociations infructueuses, provoque une onde de choc parmi les usagers.
Le montant exact des dettes n’a pas été divulgué, mais l’impact est concret : perturbations de la mobilité, inquiétudes des salariés, incertitudes sur une éventuelle reprise.
Une séquence politique sous tension
Entre la perte du perchoir, les remous judiciaires et les difficultés fiscales de ses entreprises, Adama Bictogo traverse une zone de fortes turbulences. S’il conserve son mandat de député-maire et demeure une figure influente du RHDP, la dynamique n’est plus la même.
En politique, les symboles comptent. Quitter la présidence de l’Assemblée nationale au moment même où s’accumulent les affaires fragilise l’image d’un homme longtemps perçu comme un pilier du système.
Le ciel n’est pas encore tombé. Mais pour Bictogo, les nuages s’épaississent. À Yopougon comme à Abidjan, nombreux sont ceux qui scrutent désormais l’horizon, se demandant si l’ancien homme fort du perchoir saura inverser la tendance — ou si cette séquence marquera le début d’un long crépuscule politique.