En juin 2018, le gouvernement ivoirien annonçait avoir obtenu auprès d’Exim Bank Inde un prêt de 30 millions de dollars, soit plus de 15 milliards de FCFA, destiné à fournir, installer et mettre en marche 30 unités industrielles de transformation de riz paddy. Chaque unité devait avoir une capacité annoncée de 25 000 tonnes par an, soit une capacité théorique cumulée de 750 000 tonnes. Surtout, le Conseil des ministres indiquait que les 30 unités devaient être livrées au plus tard le 31 décembre 2018.
L'ambition était considérable. La Stratégie nationale de développement de la riziculture devait permettre d'atteindre 1,55 million de tonnes de riz blanchi en 2018, puis 1,966 million de tonnes en 2020, avec un taux de couverture de la consommation nationale annoncé à 102,10 % en 2020. Autrement dit, la Côte d'Ivoire ne devait plus seulement réduire sa dépendance aux importations : elle devait théoriquement parvenir à l'autosuffisance. Mais huit ans plus tard, le contraste est saisissant.
Une documentation de projet publiée en 2023 indique que, sur les 30 unités acquises grâce au prêt de 15 milliards de FCFA, 12 étaient achevées et avaient fait l'objet d'une réception provisoire. Puis, en avril 2024, le gouvernement annonçait la signature de contrats permettant la mise en exploitation de 10 rizeries publiques par des opérateurs privés.
Cette chronologie soulève donc une série de questions légitimes : pourquoi un programme annoncé en 2018 comme devant être livré avant la fin de cette même année n'a-t-il pas produit, dans les délais annoncés, les résultats attendus ? Quel est aujourd'hui le statut précis des 30 unités ? Combien fonctionnent réellement ? À quelle capacité ? Combien de tonnes de paddy ont-elles effectivement transformées ? Quel volume de riz blanchi ont-elles commercialisé ? Et surtout, quel est le coût réel de la tonne produite par ces installations ?
Ces questions sont d'autant plus importantes que la construction d'une rizerie ne suffit pas à assurer l'autosuffisance. Une usine peut être parfaitement installée et pourtant fonctionner très en dessous de sa capacité faute de paddy disponible, de stockage, d'électricité, de maintenance, de financement ou de débouchés commerciaux. Le véritable problème de la politique rizicole ivoirienne est donc plus large que le seul nombre d'usines. Il concerne toute la chaîne de valeur : semences, aménagements hydro-agricoles, accès aux engrais, mécanisation, rendement à l'hectare, collecte du paddy, stockage, transformation, qualité du riz, distribution et compétitivité face au riz importé.
C'est précisément là que le bilan mérite d'être examiné avec davantage de rigueur. Car les chiffres montrent que la dépendance aux importations n'a pas disparu. En 2024, l'Agence Ecofin rapportait, sur la base de données de l'USDA, une production ivoirienne de riz blanchi estimée à 1,2 million de tonnes pour une consommation de 2,6 millions de tonnes en 2023/2024. En 2025, les statistiques officielles ivoiriennes font état de plus de 48,2 milliards de FCFA d'importations de riz.
Il serait toutefois excessif d'en conclure que les 15 milliards de FCFA ont été « gaspillés ». Les sources disponibles établissent l'existence du financement et l'existence d'au moins une partie des infrastructures. Elles ne permettent pas, en revanche, de mesurer précisément le niveau de fonctionnement actuel de chacune des 30 unités ni de déterminer le rendement économique global du programme. C'est précisément cette absence de visibilité qui constitue le problème.
Lorsqu'un État contracte une dette pour financer un investissement productif, les citoyens sont en droit de connaître non seulement le montant emprunté, mais aussi ce qui a été construit, ce qui fonctionne, ce qui produit, ce qui rapporte et ce qui reste à payer. Un projet financé par l'endettement public ne peut être considéré comme une réussite simplement parce que les équipements ont été livrés ou inaugurés.
La Côte d'Ivoire dispose aujourd'hui d'un secteur agricole dynamique et de moyens financiers bien plus importants qu'en 2018. Pourtant, si elle continue à importer massivement du riz, c'est que le problème n'est manifestement pas uniquement celui de l'argent. C'est aussi celui de la planification, du suivi, de la gouvernance des investissements publics et de la capacité à transformer une infrastructure financée par l'État en véritable outil industriel rentable.
Le paradoxe est donc réel : la Côte d'Ivoire s'endette pour construire les outils de son autosuffisance, mais continue à consacrer des dizaines de milliards de francs CFA à l'importation du produit qu'elle voulait justement ne plus importer.
La question qui devrait désormais être posée n'est plus de savoir combien de rizeries ont été annoncées, mais combien produisent réellement. Un audit public, unité par unité, permettrait de répondre clairement à cette question : localisation, coût, date de livraison, état de fonctionnement, opérateur, capacité installée, production annuelle réelle et résultats financiers. Car en matière d'autosuffisance alimentaire, l'annonce d'une usine n'est pas une production, et une capacité théorique n'est pas une tonne de riz effectivement produite.