Médias suspendus : l’AES au cœur d’une stratégie de diversion ou de souveraineté ?

Lundi 11 Mai 2026 10:00

Suspension de médias étrangers dans l’AES : entre impératifs sécuritaires et tensions communicationnelles, le débat reste ouvert sur les priorités réelles.


Les trois présidents de l'AES.
 

Depuis plusieurs semaines, les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), à savoir le Mali, le Burkina Faso et le Niger, sont marqués par une série de suspensions de médias étrangers, notamment français. Au Niger, la junte militaire a annoncé, le vendredi 8 mai 2026, la suspension immédiate de neuf médias sur l’ensemble du territoire national. Il s’agit de France 24, Radio France Internationale, Agence France-Presse, TV5 Monde, TF1 Info, Jeune Afrique, Mediapart, France Afrique Media ainsi que LSI Africa.
 

La décision a été rendue publique à travers un communiqué de l’Observatoire national de la communication (ONC), lu à la télévision publique Télé-Sahel. Elle concerne l’ensemble des moyens de diffusion, notamment les bouquets satellitaires, les réseaux câblés, les plateformes numériques, les sites internet et les applications mobiles. Les autorités accusent ces médias de diffuser des contenus « susceptibles de mettre gravement en danger l’ordre public, l’unité nationale, la cohésion sociale et la stabilité des institutions de la République ».
 

Dans ce contexte, les gouvernements de l’AES reprochent régulièrement à certains organes de presse une couverture jugée partiale des questions sécuritaires et politiques, notamment sur les attaques djihadistes et la gouvernance des États. Cette situation alimente un débat plus large sur la liberté d’information et la gestion du récit médiatique dans un environnement marqué par l’insécurité.
 

Le vrai problème des pays de l’AES est-il avant tout communicationnel ou profondément sécuritaire ? L’interrogation reste centrale. Car, au-delà des tensions autour des médias, la réalité sur le terrain demeure celle d’une insécurité persistante. Les groupes armés continuent de frapper plusieurs régions du Sahel, causant des pertes civiles importantes et des déplacements massifs de populations.
 

Dans le même temps, les pays voisins sont directement impactés. En Côte d’Ivoire, les autorités ont été contraintes de prendre des dispositions sécuritaires face à l’augmentation des flux de déplacés en provenance du Mali et du Burkina Faso. Elles ont notamment renforcé la présence militaire et les dispositifs de surveillance le long de certaines frontières, dans une logique de prévention et de gestion humanitaire des mouvements de populations.
 

Cependant, ces mesures ont été interprétées par certains relais et cyberactivistes proches de l’AES comme une posture hostile, voire comme une préparation à d’éventuelles actions militaires contre leurs pays. Ces accusations, particulièrement graves, viennent complexifier davantage un climat régional déjà marqué par la méfiance et la désinformation. Elles contribuent aussi à alimenter des discours de défiance et parfois de rejet à l’égard des populations ouest-africaines vivant en Côte d’Ivoire, alors même que le pays abrite une importante communauté sahélienne estimée à plus de 9 millions de Burkinabé, Maliens et Nigériens confondus.
 

Au final, la crise que traverse l’AES dépasse largement la seule question de la communication. Si le contrôle du récit médiatique est devenu un enjeu politique majeur, la réalité sécuritaire demeure le cœur du problème. Sans réponse durable à la menace armée et sans apaisement des tensions régionales, les crispations autour de l’information risquent surtout d’amplifier un climat déjà fragilisé entre États et populations interconnectées.

 
 
 
 
Félix N'Guessan
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Félix N'Guessan