« Les Ivoiriens représentaient une autre race d’animaux dans le parc » : quand Ibrahim Traoré s’en prend à la Côte d’Ivoire...

Lundi 20 Juillet 2026 09:00

Près de quatre ans après son arrivée au pouvoir, Ibrahim Traoré change de combat et se positionne comme le « libérateur de l’Afrique noire », alors que le Burkina Faso est toujours en proie au terrorisme et croupit sous le poids de la misère.


Lors de son adresse aux forces vives de la région du Yatenga, le capitaine Ibrahim Traoré a fait une incursion controversée dans l'histoire récente de la Côte d'Ivoire.
En ravivant l'affaire du « Village de Bamboula » et en multipliant les attaques contre la Côte d'Ivoire, Ibrahim Traoré poursuit la construction d'un récit souverainiste qui dépasse désormais les frontières du Burkina Faso. Mais près de quatre ans après son arrivée au pouvoir, le capitaine est d'abord attendu sur les engagements qui ont justifié son coup d'État : restaurer la sécurité, reconstruire le pays et redonner espoir à une population éprouvée par une décennie de violences.

Une offensive politique contre l'image de la Côte d'Ivoire
 
« Les Ivoiriens représentaient une autre race d’animaux dans ce parc. » En prononçant cette phrase à propos de l’affaire du «Village de Bamboula », Ibrahim Traoré ne s’est pas limité à rappeler un épisode controversé de l’histoire coloniale. Le choix de cette formulation est susceptible d’être perçu comme une généralisation visant l’image du peuple ivoirien dans son ensemble, plutôt que les seuls responsables de cette mise en scène à l’époque. « Vous ne connaissez pas votre histoire, et vous aimez ceux qui vous ont opprimés hier », a également déclaré le capitaine-président dans son intervention.  En rappelant cette affaire, le capitaine-président cherche à convaincre une partie de son opinion publique que les dirigeants ivoiriens seraient déconnectés de leur propre histoire et insensibles aux humiliations subies par les populations africaines. Cette sortie peut aussi être interprétée comme une tentative d’affaiblir l’image de la Côte d’Ivoire, souvent présentée comme le symbole d’une Afrique demeurée proche de la France.

Si l’indignation face à ce traumatisme historique est légitime, l’évocation de cet épisode, plus de trente ans après les faits, peut également être analysée sous l’angle des enjeux politiques actuels. Ce rappel historique participe notamment à la légitimation de la rupture défendue par l’Alliance des États du Sahel (AES), en mettant en avant un événement récent plutôt que les épisodes plus anciens de la colonisation.

Cette rhétorique intervient également dans un contexte marqué par des tensions croissantes entre Ouagadougou et Abidjan. En effet, depuis son arrivée au pouvoir en 2022, le chef de la transition burkinabè a accusé à plusieurs reprises les autorités ivoiriennes de soutenir des groupes terroristes opérant au Burkina Faso, sans toutefois avoir rendu publiques des preuves permettant d’étayer ces accusations. Ces déclarations ont souvent été relayées ou amplifiées par certains activistes burkinabè influents sur les réseaux sociaux, dont quelques-uns sont même allés jusqu’à appeler à des actions militaires contre la Côte d’Ivoire.

Ces prises de position contrastent pourtant avec la réalité des liens humains entre les deux pays. La Côte d’Ivoire accueille aujourd’hui une importante communauté burkinabè, estimée à plusieurs millions de personnes, faisant d’elle la plus grande communauté étrangère présente sur son territoire. Elle accueille également des réfugiés burkinabè ayant fui les violences terroristes, auxquels l’État ivoirien apporte protection et assistance avec l’appui de ses partenaires humanitaires.

Jusqu’à présent, les autorités ivoiriennes ont privilégié une réponse mesurée, dans le souci de préserver les relations historiques entre les deux peuples. Reste à savoir jusqu’où cette retenue diplomatique pourra être maintenue si les accusations publiques et les mises en cause répétées de la Côte d’Ivoire venaient à se poursuivre. Car, au-delà des divergences entre dirigeants, c’est la sécurité et la sérénité de plusieurs millions de Burkinabè vivant en Côte d’Ivoire qui pourraient être affectées par une détérioration durable des relations entre les deux États.

De la sécurisation du Burkina Faso à la libération politique de l’Afrique, où va Ibrahim Traoré ?

Le 30 septembre 2022, lorsqu’il renverse le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, le capitaine Ibrahim Traoré arrive au pouvoir avec une priorité clairement affichée : restaurer la sécurité du Burkina Faso. Son engagement repose alors sur des objectifs précis : enrayer la progression des groupes armés, reconquérir les territoires sous contrôle des forces terroristes et redonner confiance à une population durement éprouvée par l’insécurité.

Mais près de quatre ans plus tard, le discours du capitaine-président a largement dépassé le seul cadre de la lutte contre le terrorisme. Au fil de ses interventions, la question sécuritaire s’est progressivement transformée en un projet politique plus large, centré sur la souveraineté africaine, la rupture avec certains partenaires traditionnels et la remise en cause de l’ordre international établi.

Ibrahim Traoré se présente désormais comme l’un des porte-voix d’un courant souverainiste africain qui ambitionne de rompre avec ce qu’il considère comme les vestiges de la domination extérieure. Son discours cible particulièrement la France, accusée d’avoir conservé une influence excessive sur les affaires africaines à travers la Françafrique. Il critique également les institutions occidentales et les dirigeants africains qui maintiennent des relations étroites avec Paris.

Dans cette nouvelle posture, le président burkinabè ne limite plus son combat aux frontières nationales. Il entend porter une vision de transformation politique du continent, appelant à une Afrique plus indépendante dans ses choix diplomatiques, économiques et militaires. Cette ambition s’est notamment traduite par le rapprochement avec la Russie, présentée par Ouagadougou comme un partenaire stratégique respectueux de la souveraineté des États africains.

Cette orientation a conduit à plusieurs décisions majeures : la rupture des relations diplomatiques avec la France, le retrait du Burkina Faso de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) avec le Mali et le Niger dans le cadre de l’Alliance des États du Sahel (AES), ainsi que la volonté de réduire l’influence étrangère dans plusieurs secteurs stratégiques. Le pouvoir burkinabè a également multiplié les critiques contre le franc CFA, les produits importés et certains mécanismes économiques hérités de la période postcoloniale.

Sur le plan régional, cette nouvelle ligne politique a aussi entraîné une confrontation avec plusieurs pays voisins, notamment ceux qui ont choisi de maintenir leurs relations avec la France. Ibrahim Traoré accuse certains dirigeants africains de défendre un modèle jugé contraire aux aspirations souverainistes portées par l’AES. Une posture qui renforce son image auprès d’une partie de l’opinion publique africaine favorable aux discours de rupture.

Cette stratégie politique produit un effet mobilisateur évident. Elle permet au capitaine-président d’incarner, auprès de ses soutiens, une génération de dirigeants décidés à rompre avec les anciens rapports de domination. Mais elle soulève également des interrogations : jusqu’où peut aller cette ambition de « libération politique » de l’Afrique sans transformer les divergences entre États en tensions entre peuples qui partagent une histoire commune, des liens familiaux et des intérêts économiques étroitement liés ?
 
Le Burkina Faso face à ses défis prioritaires

Pendant que le débat public se focalise sur l’impérialisme, la mémoire coloniale et la souveraineté africaine, le Burkina Faso continue de faire face à des défis considérables sur les plans sécuritaire, social et économique. Près de quatre ans après son arrivée au pouvoir, une question demeure : le capitaine Ibrahim Traoré, qui avait promis en 2022 de débarrasser le Burkina Faso des groupes terroristes dans un délai de six mois, peut-il aujourd’hui dresser le bilan de la situation sur le terrain ?

Sur le plan sécuritaire : Les données disponibles montrent que le bilan humain du conflit reste lourd. Selon une compilation citée par Le Monde, près de 11.700 personnes auraient été tuées lors de plus de 2.900 attaques djihadistes entre septembre 2022 et août 2024. Les statistiques d’ACLED font également état de plus de 5.200 morts liés au conflit en 2025, après environ 7.500 en 2024 et 8.500 en 2023. Au total, depuis l’arrivée d’Ibrahim Traoré au pouvoir, le nombre de victimes liées au conflit se chiffre à plusieurs dizaines de milliers de morts, toutes causes confondues, tandis que le pays compte toujours plus de deux millions de personnes déplacées internes en raison de l’insécurité.

Sur la question du contrôle du territoire, le gouvernement burkinabè met en avant des avancées. Le 30 janvier 2026, devant l’Assemblée législative de transition, le Premier ministre Jean Emmanuel Ouédraogo a déclaré que 74 % du territoire national était désormais sous contrôle de l’État, contre 72,70 % en août 2025 et 70,59 % fin 2024. Selon les autorités, cette progression est le résultat des opérations menées par les Forces de défense et de sécurité (FDS) et les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP).
Toutefois, plusieurs centres de recherche et organisations internationales soulignent que la réalité demeure complexe. Le contrôle territorial reste évolutif, certaines localités changent régulièrement de mains et des attaques continuent d’être menées dans des zones pourtant considérées comme reconquises.

Une crise éducative persistante : La crise sécuritaire continue également de peser lourdement sur le système éducatif. Selon les dernières données officielles du ministère de l’Éducation, environ 5.300 structures éducatives restent fermées en raison de l’insécurité, privant plus de 800.000 enfants d’accès à l’école. Un an après l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré, le pays comptait 6.149 écoles fermées. En près de quatre ans, environ 2.500 établissements ont pu rouvrir, ramenant le nombre d’écoles fermées à un peu plus de 5.300.

À cette crise s’ajoute le défi structurel de l’alphabétisation. Le taux d’analphabétisme des personnes âgées de 15 ans et plus est estimé à environ 70,3 % selon les données issues du Recensement général de la population et de l’habitation (RGPH) de l’INSD. Les femmes restent les plus touchées, avec un taux d’analphabétisme estimé entre 71 % et 73 %, contre environ 57 % chez les hommes.

Des infrastructures routières encore insuffisantes. Sur le plan des infrastructures routières, le Burkina Faso dispose d’un réseau estimé à 61.367 kilomètres, mais seulement 4.053 kilomètres sont bitumés, soit environ 6,6 % du réseau national. Ces routes relient principalement Ouagadougou aux grandes villes et aux pays voisins. Leur état reste cependant inégal : environ 43 % sont considérées comme en bon état, 29 % en état moyen et 28 % en mauvais état. Depuis l’arrivée d’Ibrahim Traoré au pouvoir, environ 261 kilomètres de routes auraient été bitumés, soit une moyenne d’environ 65 kilomètres par an.

L’emploi, un défi majeur pour la jeunesse. Le marché de l’emploi burkinabè demeure dominé par le secteur informel, notamment le petit commerce, l’agriculture de subsistance et l’artisanat. Près de neuf travailleurs sur dix ne bénéficient pas d’une couverture sociale ou d’une protection juridique. Le chômage touche particulièrement les zones urbaines. Il serait d’environ 1,4 % en milieu rural, contre près de 10 % à Ouagadougou et 9 % à Bobo-Dioulasso. Les jeunes et les femmes restent les principales victimes du chômage et du sous-emploi, souvent contraints à des activités précaires et faiblement rémunérées.

Dans la fonction publique, la pression sur l’emploi reste forte. Entre 2015 et 2017, l’État burkinabè recrutait massivement, avec plus de 20.400 postes ouverts en 2015, 24.042 en 2016 et environ 22.755 en 2017. Sous la transition d’Ibrahim Traoré, la demande demeure très supérieure à l’offre. En 2022, pour seulement 6.173 postes ouverts aux concours directs, l’administration avait enregistré plus de 2,1 millions de candidatures. Les sessions récentes montrent une légère progression, 2026 : 15.512 postes ouverts, dont 12.995 aux concours directs et 2.517 aux concours professionnels ;  2025 : 11.404 postes ouverts ;  2024 : 11.320 postes ouverts ;  2023 : environ 7.000 à 9.000 postes ouverts.

Électricité et accès à l’eau : des défis persistants . Malgré le discours sur la souveraineté énergétique, l’accès à l’électricité demeure limité. Le taux réel d’accès à l’électricité est estimé à environ 34,2 %, ce qui signifie qu’une grande partie de la population burkinabè reste privée de raccordement électrique. Par ailleurs, une part importante de l’électricité consommée par le Burkina Faso continue d’être importée depuis des pays voisins, notamment le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Togo.
L’accès à l’eau potable demeure également un défi majeur. Seule une faible proportion de la population bénéficie d’une eau totalement sécurisée, avec une situation particulièrement difficile en milieu rural.

Le véritable jugement de l’histoire

C’est sur ces résultats concrets que sera jugé Ibrahim Traoré. La première responsabilité d’un chef d’État reste de répondre aux préoccupations immédiates de sa population : assurer la sécurité, garantir l’éducation, créer des emplois, développer les infrastructures et améliorer les conditions de vie. Pour le président burkinabè, le véritable défi n’est donc pas seulement de porter un discours de rupture ou de convaincre l’Afrique de revoir ses alliances. Il consiste avant tout à réussir la reconstruction du Burkina Faso. Car au-delà des déclarations politiques, ce sont les résultats obtenus sur le terrain qui détermineront durablement la place d’Ibrahim Traoré dans l’histoire de son pays.
 
Félix N'Guessan
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Félix N'Guessan