Quelques heures après cette tragédie, la chefferie traditionnelle de Bouaké s'est rendue sur les lieux du drame pour accomplir les rites coutumiers. Conduite par Nanan Yao Matthieu, chef intérimaire d'Angouatanikro, accompagné du représentant du chef de Kamounoukro, Nanan N'Guessan Kouamé, la délégation a procédé, en fin d'après-midi, à une cérémonie de libation sur les décombres de l'arbre centenaire.
Au nom des chefs traditionnels ainsi que des autorités de la ville de Bouaké et de la région du Gbêkê, les gardiens des us et coutumes ont exprimé leur compassion envers les familles endeuillées tout en formulant des prières pour les blessés. « Nous adressons nos sincères condoléances aux familles endeuillées et prions pour le repos de l'âme des victimes. Nous souhaitons un prompt rétablissement aux blessés et espérons que de tels drames ne se reproduiront plus », a déclaré Nanan Yao Matthieu avant de procéder au rituel traditionnel.
Bien plus qu'un arbre
Pour de nombreux habitants de Bouaké, le fromager de Nimbo n'était pas un simple arbre. Dressé depuis plusieurs générations au carrefour de Nimbo, il constituait un véritable repère géographique, un élément du patrimoine urbain et un symbole auquel plusieurs générations étaient attachées. Au fil des décennies, l'imposant arbre est également devenu le sujet de nombreux récits populaires, transmis de bouche à oreille. Ces histoires, profondément ancrées dans la mémoire collective, ont contribué à forger la réputation singulière du lieu.
Cadre dans une banque de la place, monsieur Kouassi Maturin se souvient de ses années de collège. « C'était dans les années 1992. J'étais élève au COB de Bouaké et j'habitais le quartier Air France. Chaque matin, je passais devant ce fromager pour me rendre à l'école. À l'époque, on racontait que plusieurs génies habitaient dans cet arbre et que ces esprits étaient à l'origine des nombreux accidents enregistrés à ce carrefour. J'avoue que je passais toujours devant cet arbre avec la peur au ventre. »
Des récits qui ont traversé les générations
Ménagère à Bouaké, Affoué Chantal N'Guettia garde également un souvenir douloureux associé au célèbre fromager. « C'était le 24 décembre 1995. J'étais sortie avec mon petit ami au Centre Ivoire pour célébrer Noël. Vers trois heures du matin, il me raccompagnait sur sa moto. Arrivés au niveau du fromager, il m'a expliqué avoir aperçu un bébé au milieu de la chaussée. En voulant l'éviter, nous avons fait une chute. Je n'ai repris connaissance qu'au CHR de Bouaké. Lui avait une jambe fracturée. Jusqu'aujourd'hui, nous ne savons pas réellement ce qui s'est passé cette nuit-là. »
Fondateur d'un établissement scolaire à Bouaké, Éric A., lui aussi natif de la ville, se souvient d'une expérience qui l'a profondément marqué en 1996. « Nous étions en pleine Semaine commerciale. Après une virée dans un bar du quartier Commerce, nous avons pris le chemin du retour vers trois heures du matin. En arrivant à proximité du fromager, nous avons aperçu une silhouette. Plus nous avancions, plus elle semblait grandir, jusqu'à prendre l'apparence d'un géant. J'ai d'abord cru que j'étais le seul à la voir. Mais lorsque je me suis arrêté, j'ai vu mes amis s'enfuir dans toutes les directions. Pris de panique, nous avons finalement préféré faire un grand détour en repassant par le quartier Commerce avant de regagner nos domiciles. »
Ces témoignages relèvent des croyances populaires qui entouraient depuis longtemps ce fromager et témoignent de la place particulière qu'il occupait dans l'imaginaire collectif des habitants de Bouaké.
Un patrimoine qui disparaît
Avec la disparition du fromager de Nimbo, c'est une partie de l'histoire de Bouaké qui s'efface. Pendant des décennies, l'arbre a servi de point de repère aux habitants, aux voyageurs et aux commerçants. Il faisait partie du paysage quotidien autant qu'il nourrissait les conversations, les légendes et les souvenirs de ceux qui ont grandi dans la capitale du Gbêkê.
Aujourd'hui, seuls subsistent les décombres de ce géant centenaire, tombé en emportant trois vies. Entre émotion, recueillement et interrogations, les Bouakéens assistent à la disparition d'un monument naturel qui aura profondément marqué plusieurs générations. Au-delà des croyances qui lui étaient associées, le fromager de Nimbo restera dans la mémoire collective comme l'un des symboles les plus forts de la ville de Bouaké, dont la chute tragique referme une page de son histoire. Et si l'arbre a disparu, le mystère qui l'entourait continuera sans doute de nourrir les récits populaires, d'autant que sa chute a emporté trois personnes avec lui.