Enquête du week-end : Côte d’Ivoire, dans l’univers méconnu des élèves-servantes des vacances

Samedi 27 Juin 2026 22:00

Chaque vacances scolaires, des centaines d’élèves quittent leur village pour devenir aides-ménagères, nounous ou serveuses dans des maquis et bars afin de financer leurs études, souvent au prix de lourds sacrifices.


Face aux abus dont elles disent être victimes dans certaines familles, des jeunes filles choisissent de travailler dans les maquis ou restos en ville.
Chaque année, à la fermeture des établissements scolaires, elles prennent la route d’Abidjan, de Bouaké ou d’autres grandes villes avec un objectif bien précis : gagner suffisamment d’argent pour financer leur prochaine rentrée scolaire. Originaires de familles modestes vivant en milieu rural, ces jeunes filles deviennent, le temps des vacances, aides-ménagères, nounous ou serveuses dans des bars et maquis. Derrière cette quête d’autonomie financière se cachent pourtant des réalités parfois douloureuses, faites de sacrifices, d’humiliations, de harcèlement et parfois même de violences sexuelles. Nouvelle Afrique est allée à la rencontre de ces élèves-servantes.

Travailler pour continuer les études
Originaire de Prikro, dans la région de l’Iffou, Mlle Y.A.D. finance seule sa scolarité depuis l’obtention de son BEPC, il y a trois ans.
« Après le BEPC, mon papa m’a dit de chercher à passer un concours, instituteur ou INFAS, en tout cas tout ce qui est de niveau troisième. Mais j’ai réfléchi. Pour passer un concours, il faut être en ville pour avoir les informations, alors que si j’arrête les études, je serai obligée de rester au village où il n’y a même pas Internet. J’ai donc décidé d’aller à Abidjan chercher un travail de vacances pour financer ma scolarité. Au début, ça n’a pas été facile. Mais, par la grâce de Dieu, une amie qui était chez une dame à Cocody m’a confiée à une collègue de sa patronne. Je m’occupe de ses enfants pendant les vacances. À la rentrée, ils rejoignent leur père à Yamoussoukro et moi je retourne au village poursuivre mes études. Dieu merci, j’ai été orientée en seconde et, grâce à ce travail que je fais chaque année, j’ai pu financer mes études jusqu’à aujourd’hui où je passe en terminale. Je remercie cette dame qui, souvent, même en pleine année scolaire, m’envoie 20 000 FCFA, parfois même 30 000 FCFA. »

Pour cette jeune fille, ce travail saisonnier représente bien plus qu’un simple emploi. Il constitue le principal levier qui lui permet de poursuivre ses études malgré les difficultés financières de sa famille.

Harcèlement, exploitation et violences
Toutes ne connaissent cependant pas cette chance. Originaire de Yamoussoukro mais vivant à Bonon avec ses parents planteurs, Mlle Mondésir descend elle aussi chaque année à Abidjan depuis la classe de troisième afin de contribuer aux frais de sa scolarité. Son expérience de l’année dernière reste gravée dans sa mémoire.

« L’année passée, je suis tombée sur un couple très ivrogne, qui prenait parfois de la drogue, même en ma présence. Toutes les nuits, ils se bagarraient jusqu’au petit matin et cela me faisait peur. Un jour, le mari a fermé la porte des toilettes et, pendant plus d’une semaine, je ne pouvais plus me laver. Je faisais mes besoins dans les toilettes d’un maquis non loin de chez nous. Mais le comble est arrivé lorsque j’ai terminé mon contrat de deux mois : la dame ne voulait plus me payer. Elle m’a envoyée au commissariat en m’accusant d’avoir volé une montre. Il a fallu l’intervention de mon oncle, qui a menacé le policier de le traduire devant le tribunal militaire, pour que je sois libérée. Grâce à lui encore, la femme a finalement payé tout mon salaire. Cette année, j’ai passé le BAC. Si je suis admise, je ne sais pas encore si je reviendrai chercher un boulot de vacances ou si je resterai auprès de mes parents pour faire un petit commerce afin de préparer la rentrée. »

Plus grave encore, certaines jeunes filles sont victimes de violences sexuelles. Aujourd’hui étudiante à l’INFAS de Bouaké, Mlle A.E., originaire du Sud-Comoé, raconte comment un emploi de vacances a failli bouleverser sa vie. « Je suis originaire du Sud-Comoé. Mon père, instituteur à la retraite, avait été frappé par un AVC. J’ai été contrainte, alors que j’étais en classe de première, de descendre à Abidjan pour me trouver un job de vacances. J’étais dans une famille à Angré. Mon patron avait deux gros chiens de race. Ils étaient enfermés la journée mais libérés tous les soirs à partir de 20 heures. J’en avais très peur. Ils étaient presque aussi grands que des lions. Je dormais dans une chambre située à côté de la cuisine et qui n’avait pas de serrure. Tout a basculé lorsque madame est partie en voyage. Toutes les nuits, mon patron venait dans ma chambre et me forçait à coucher avec lui. Il me menaçait de me mettre dehors si je criais. Un soir, son fils aîné, qui était étudiant, a entendu du bruit alors que je me débattais. Il est entré sans frapper et a surpris son père en train de me brutaliser. Cette honte a mis fin à ses agissements. J’ai terminé mon contrat sans autre incident. Sa femme était comme une mère pour moi. C’est d’ailleurs elle qui m’a conseillé de présenter le concours de l’INFAS après le bac. Elle a financé une partie de mon concours, mon droit d’inscription, ma visite médicale et d’autres dépenses. Aujourd’hui encore, nous entretenons de très bonnes relations. »

Un parcours brisé par la grossesse
Mlle Y.D., également originaire du Sud-Comoé, n’a pas eu la même chance. Son parcours scolaire s’est brutalement interrompu après une grossesse survenue alors qu’elle travaillait comme aide-ménagère. « Mon père est mécanicien et nous sommes une famille très nombreuse. Ma mère m’a abandonnée lorsque j’étais toute petite. Elle est partie s’installer au Maroc où elle a refait sa vie. Nous communiquions à peine. Après la classe de troisième, je n’ai pas obtenu le BEPC. Mon père m’a alors dit qu’il n’avait plus les moyens de financer mes études. J’ai donc trouvé un petit travail de ménage chez un jeune mécanicien qui travaillait dans le garage de mon père. Je faisais la cuisine chez lui, je lavais ses vêtements et j’entretenais son petit studio, puisqu’il vivait seul. C’était quelqu’un de gentil. Il me payait 20 000 FCFA par mois et, presque tous les jours, il me donnait 2 000 FCFA pour le transport. Souvent, lorsqu’il rentrait tard, il me raccompagnait à moto.
Un soir, une forte pluie est tombée et j’ai été contrainte de passer la nuit dans son studio. Cette nuit-là, il s’est passé des choses entre nous et je suis tombée enceinte. Lorsqu’il a appris ma grossesse, il a eu peur de mon père. Il a refusé d’assumer sa responsabilité et a quitté la ville. Mon père, lui aussi, m’a chassée de la maison. J’ai accouché chez ma grand-mère et, depuis, je n’ai jamais repris les études. Aujourd’hui, je vends du porc au four à Yopougon pour subvenir aux besoins de mon enfant, qui doit faire sa première rentrée scolaire cette année. »


Les maquis, une alternative malgré les risques
Face aux abus auxquels elles disent être confrontées dans certaines familles, plusieurs jeunes filles préfèrent désormais travailler dans les maquis ou les restaurants. C’est le choix de Mlle O. Prisca, originaire de Bongouanou, dans la région du Moronou, rencontrée par Nouvelle Afrique dans un maquis situé près du terminus des bus d’Angré. « Moi, après le BEPC, j’ai continué mes études jusqu’en classe de première A2. Mais mes parents n’avaient plus les moyens de payer ma scolarité. C’est comme ça que je me suis retrouvée à Abidjan pour me débrouiller et économiser afin de passer des concours. Au départ, je cherchais un travail d’aide-ménagère. Mais partout où je passais, soit c’était le patron qui voulait coucher avec moi, soit c’était l’un de ses fils qui venait me harceler la nuit. Tout cela me faisait fuir ces emplois. C’est ainsi que je suis arrivée dans les maquis. C’est vrai qu’ici aussi, on n’est jamais totalement à l’abri. Les clients nous abordent, ils nous draguent. Mais au moins, ils te font des avances et c’est à toi de décider. Si tu acceptes, ce qui t’arrive ensuite relève de ta responsabilité. La seule difficulté que je rencontre ici, c’est le temps. Nous travaillons tous les week-ends, parfois jusqu’à 6 heures du matin, notamment les vendredis, samedis et dimanches. Cela m’empêche de préparer sereinement mes concours. J’ai présenté le CAFOP l’année dernière, mais je n’ai pas été admise. Cette année, je vais tenter le concours de l’INFAS. Je dois m’organiser pour trouver suffisamment de temps afin de bien étudier. »

Une réponse de l’État
Ces différents témoignages mettent en lumière les réalités contrastées que vivent de nombreuses élèves pendant les vacances scolaires. Si certaines rencontrent des employeurs bienveillants, d’autres sont confrontées à des conditions de travail précaires, au harcèlement ou à des violences. Conscient de ces difficultés, le gouvernement ivoirien a lancé en juillet 2023 un Programme spécial d’immersion, plus connu sous le nom de « Jobs de vacances ».
Présenté par le ministre de la Promotion de la jeunesse, de l’Insertion professionnelle et du Service civique, Mamadou Touré, ce dispositif permet à des milliers d’élèves et d’étudiants d’effectuer un stage d’immersion d’un mois dans des administrations publiques ou des entreprises privées. Le programme poursuit un double objectif : permettre aux jeunes de découvrir le monde professionnel afin d’affiner leur orientation et leur offrir une occupation saine pendant les vacances. Chaque bénéficiaire perçoit un pécule de 45 000 FCFA.
Les inscriptions s’effectuent auprès de l’Agence Emploi Jeunes ainsi que dans les préfectures et sous-préfectures. À terme, le Programme Jeunesse du Gouvernement (PJ-Gouv) ambitionne de toucher 1,5 million de jeunes.
Pour de nombreuses élèves-servantes, ce type de dispositif représente une alternative plus sécurisée aux emplois domestiques informels. Car derrière chaque tablier de ménagère ou d’aide-cuisinière se cache avant tout une jeune fille qui se bat pour poursuivre ses études et construire son avenir.
Félix N'Guessan
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Félix N'Guessan