De 94 à 52,94 tonnes : la baisse de l’or au Burkina coïncide avec la traque en Côte d’Ivoire, où de nombreux orpailleurs mis en cause sont burkinabè

Vendredi 18 Septembre 2026 12:00

Le Burkina affiche 52,94 tonnes d’or industriel prévues en 2026, contre plus de 94 tonnes en 2025. Une baisse qui coïncide avec la traque ivoirienne.


 

Les chiffres ont de quoi interpeller. En 2025, le Burkina Faso a annoncé une production aurifère nationale de plus de 94 tonnes, dont près de 43 tonnes issues de l’exploitation artisanale et semi-mécanisée. Pour 2026, le pays affiche désormais une prévision de 52,938 tonnes. À première vue, l’écart paraît spectaculaire. Mais derrière cette différence statistique se trouve une réalité plus complexe, et une question régionale mérite d’être posée : la vaste traque menée en Côte d’Ivoire contre l’orpaillage clandestin peut-elle avoir une incidence sur les circuits de l’or qui alimentent la région, notamment le Burkina Faso ?
 
94 tonnes en 2025, 52,94 tonnes en 2026 : une comparaison à nuancer

Avant d'aller plus loin, une précision s’impose. Les 94 tonnes annoncées pour 2025 correspondent à la production aurifère nationale, intégrant notamment l’exploitation artisanale et semi-mécanisée. Les 52,938 tonnes annoncées pour 2026 correspondent, elles, à la prévision de production industrielle.  La comparaison directe entre les deux chiffres donne donc l’impression d’une chute de près de moitié, alors qu’elle met en regard deux périmètres statistiques différents.


Mieux encore : les chiffres disponibles pour le premier semestre 2026 ne montrent pas un effondrement de la production industrielle burkinabè. À fin juin, les mines industrielles avaient produit 26,752 tonnes, contre 24,243 tonnes à la même période de 2025, soit une progression de 10,3 %. Le seul mois de juin a enregistré 4,477 tonnes, contre 3,206 tonnes un an auparavant, soit une hausse de 39,6%. Le Burkina Faso avait donc déjà réalisé 50,5 % de son objectif industriel annuel à la fin du premier semestre.
 
Le véritable changement se trouve peut-être ailleurs

La question devient alors plus intéressante lorsqu’on regarde le poids de l’exploitation artisanale. En 2025, près de 43 tonnes sur les plus de 94 tonnes produites au niveau national provenaient de l’exploitation artisanale et semi-mécanisée. Ce segment représentait donc une part considérable de la production aurifère officiellement comptabilisée. Or, en 2026, les autorités burkinabè annoncent séparément les performances du secteur industriel et celles de l’exploitation artisanale et semi-mécanisée. Au 30 juin, la Société nationale des substances précieuses avait ainsi collecté près de 29 tonnes issues de ce secteur, pour une prévision annuelle de 45 tonnes. Il est donc prématuré de parler d’un effondrement de la production aurifère du Burkina Faso. En revanche, la différence entre les chiffres mis en avant pour 2025 et ceux annoncés pour 2026 pose une question sur la nature, la captation et la traçabilité des flux d’or artisanaux.
 
Pendant ce temps, la Côte d’Ivoire intensifie la traque

C’est précisément à ce niveau que la situation ivoirienne devient intéressante à observer. Depuis plusieurs mois, la Côte d’Ivoire renforce ses opérations contre l’orpaillage illégal. En août 2026, l’opération « WAVIE », conduite par la Brigade spéciale de surveillance et d’intervention du ministère des Eaux et Forêts, a notamment ciblé plusieurs sites clandestins dans l’Indénié-Djuablin.
 

À Zaranou, cinq personnes ont été interpellées sur un site clandestin. Selon le ministère des Eaux et Forêts, deux des cinq personnes interpellées étaient de nationalité burkinabè, les trois autres étant de nationalité togolaise. Les autorités indiquent également avoir détruit 189 motopompes sur le site. Dans une autre phase de l’opération, les équipes ivoiriennes ont poursuivi leurs interventions à Ehuiasso, M’basso et Bebou, dans le département d’Abengourou, après des renseignements faisant état de plusieurs sites d’orpaillage illégal. Plusieurs sites ont également été démantelés à travers le pays au cours des deux derniers mois, impliquant des centaines de ressortissants burkinabè.
 

Ces opérations ne permettent évidemment pas d’établir que l’or extrait clandestinement en Côte d’Ivoire prend nécessairement la direction du Burkina Faso. Mais elles montrent l’existence d’une activité aurifère clandestine structurée, dans laquelle des ressortissants burkinabè figurent parmi les personnes interpellées.
 
Une coïncidence qui mérite d’être examinée

C’est ici que se situe le véritable sujet. D’un côté, le Burkina Faso affiche en 2025 une production nationale record de plus de 94 tonnes, portée pour une part importante par l’exploitation artisanale et semi-mécanisée (43 tonnes sur les plus de 94 ). De l’autre, en 2026, la Côte d’Ivoire intensifie fortement la fermeture des sites d’orpaillage clandestin et la lutte contre les réseaux qui les exploitent.  Dans ce contexte, la baisse apparente du chiffre aurifère burkinabè (près de 29 tonnes sur les 45 attendus) peut-elle être totalement dissociée de l’évolution des circuits clandestins dans les pays voisins ?
 

La question mérite d’être posée, mais elle ne permet pas encore de conclure.

Il faudrait, pour établir un éventuel lien, disposer de données précises sur les flux transfrontaliers d’or, les saisies réalisées aux frontières, les itinéraires de commercialisation, les nationalités des exploitants clandestins et surtout la destination effective de l’or extrait illégalement en Côte d’Ivoire. Sans ces éléments, parler d’un transfert massif de l’or ivoirien clandestin vers le Burkina Faso resterait une hypothèse.
 
L’enjeu dépasse la seule production minière

Cette affaire révèle surtout la difficulté de mesurer la véritable production aurifère d’une région où coexistent mines industrielles, exploitation artisanale, semi-mécanisation, commerce informel et circuits clandestins. Le chiffre de 52,94 tonnes pour 2026 ne signifie donc pas que le Burkina Faso aurait perdu près de la moitié de sa production d’or. Il s’agit d’un objectif industriel, alors que les 94 tonnes de 2025 correspondaient à une production nationale intégrant notamment l’artisanat.  Mais la concomitance entre la montée en puissance de la lutte ivoirienne contre l’orpaillage clandestin et les interrogations sur les volumes d’or artisanal dans la sous-région ouvre un dossier qui mérite d’être documenté. Car derrière les tonnes officiellement produites se joue une autre bataille : celle du contrôle des circuits de l’or, de sa traçabilité et de sa destination finale.  Et sur ce terrain, la frontière entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso pourrait bien constituer l’un des points d’observation majeurs de la bataille aurifère ouest-africaine.

Félix N'Guessan
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Félix N'Guessan