Burkina Faso : le paradoxe d’un pouvoir militaire qui veut enseigner le civisme

Vendredi 28 Aout 2026 07:00

Au Burkina Faso, la mobilisation patriotique de la jeunesse par le pouvoir d’Ibrahim Traoré soulève une question : peut-on enseigner le civisme par la voie militaire ?


Plus de 65.000 nouveaux bacheliers dans les camps militaires.
 

Depuis l’indépendance, le Burkina Faso est marqué par une succession de ruptures politiques et de prises de pouvoir militaires. Le renversement de Maurice Yaméogo en 1966 a ouvert une longue période durant laquelle l’armée s’est progressivement imposée comme un acteur majeur de la vie politique nationale. Les coups d’État successifs ont contribué à fragiliser la culture de l’alternance institutionnelle et à installer l’idée que les militaires pourraient constituer l’ultime recours lorsque le pays traverse une crise.
 

Les événements de 2022 ont illustré avec force cette fragilité institutionnelle. Après la chute de Roch Marc Christian Kaboré, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba prend le pouvoir avant d’être lui-même renversé quelques mois plus tard par le capitaine Ibrahim Traoré. Cette succession rapide de régimes militaires révèle autant les divisions au sein de l’appareil sécuritaire que les difficultés de la hiérarchie militaire à préserver une chaîne de commandement stable.
 

Au-delà des personnes, c’est donc la place de l’armée dans la République qui est en question. Lorsque les forces armées deviennent les arbitres des crises politiques, le principe de leur subordination au pouvoir civil se trouve considérablement affaibli.
 
Le coup d’État, un précédent qui fragilise la République

La justification des prises de pouvoir militaires repose souvent sur le même argument : l’échec des dirigeants civils à répondre aux urgences nationales, notamment à la menace terroriste. Dans un pays confronté à l’insécurité, aux déplacements de populations et à de profondes difficultés sociales et économiques, ce discours peut trouver un certain écho auprès d’une partie de la population.
 

Mais l’échec d’un gouvernement civil ne constitue pas, en lui-même, une justification suffisante du renversement des institutions par la force. Une démocratie peut être imparfaite, contestée ou défaillante. Elle doit alors être réformée, sanctionnée dans les urnes ou remplacée conformément aux règles constitutionnelles.
 

Le problème du coup d’État réside précisément dans le précédent qu’il crée. En légitimant l’idée selon laquelle un groupe de militaires peut s’emparer du pouvoir au nom de l’intérêt national, on ouvre la voie à d’autres militaires qui pourraient, demain, considérer qu’ils disposent eux aussi d’un droit particulier à intervenir.
 

Cette logique est particulièrement dangereuse pour une institution militaire elle-même. La discipline repose sur le respect de la hiérarchie et de la chaîne de commandement. Lorsque la désobéissance militaire permet d’accéder au sommet de l’État, le message envoyé aux générations suivantes d’officiers peut être particulièrement préoccupant.
 

Au Burkina Faso, le défi consiste donc à sortir de cette logique de rupture permanente et à reconstruire des institutions capables de résister aux crises sans dépendre de la volonté d’un homme ou d’un groupe armé.
 
Quand le patriotisme risque de devenir un instrument politique

Depuis son arrivée au pouvoir, Ibrahim Traoré a fait de la mobilisation patriotique un élément central de son discours. L’objectif affiché est de renforcer le sentiment national, la discipline, la solidarité et l’engagement de la jeunesse dans la reconstruction du pays.
 

Sur le principe, l’ambition est difficilement contestable. Un État a besoin de citoyens conscients de leurs droits et de leurs devoirs. L’éducation civique peut contribuer à renforcer la cohésion nationale, le respect des institutions et la responsabilité collective.
 

Mais une distinction fondamentale doit être établie entre éducation civique et mobilisation politique. Former un jeune citoyen, c’est lui apprendre à connaître la Constitution, les institutions, ses droits et ses obligations. C’est aussi lui donner les moyens de développer son esprit critique et de respecter le pluralisme.
 

La difficulté apparaît lorsque l’éducation patriotique devient étroitement associée à la vision politique du pouvoir en place. Les dispositifs d’immersion, les activités à caractère militaire ou les programmes destinés à renforcer la discipline peuvent alors être perçus non plus comme de simples outils pédagogiques, mais comme des instruments de mobilisation idéologique.
 

Le paradoxe est d’autant plus important que le pouvoir actuel est lui-même issu d’un coup d’État. Comment demander à la jeunesse de respecter les institutions et l’ordre constitutionnel lorsque l’autorité qui lui enseigne ces principes s’est installée à la tête de l’État par une rupture de cet ordre ?
 

Le véritable patriotisme ne devrait pourtant pas être confondu avec l’allégeance à un dirigeant. Il consiste à défendre la Nation, ses institutions et les principes qui permettent à chaque citoyen d’exercer librement ses droits.
 

Le Burkina Faso a besoin de sécurité, de cohésion et d’une jeunesse engagée. Mais il a également besoin d’institutions solides et durables. La mobilisation patriotique ne pourra produire des résultats durables que si elle s’accompagne d’un retour progressif à une culture institutionnelle fondée sur la légalité, la responsabilité et la transmission pacifique du pouvoir.
 

Au fond, la question dépasse la personne d’Ibrahim Traoré. Elle concerne l’avenir politique du Burkina Faso : construire une génération de citoyens attachés aux institutions ou banaliser, auprès des jeunes, l’idée que les armes peuvent un jour servir à les renverser.

Félix N'Guessan
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