Burkina Faso : formation militaire et lutte antiterroriste, les déclarations d’Ibrahim Traoré le rattrapent

Mercredi 19 Aout 2026 09:00

Au Burkina Faso, Ibrahim Traoré revendique une guerre pensée et conduite par les Burkinabè, tandis que la coopération militaire russe nourrit un paradoxe.


Ibrahim Traoré
 

Depuis son arrivée au pouvoir, le capitaine Ibrahim Traoré a fait de la souveraineté militaire l’un des marqueurs de son discours. Face à la progression des groupes jihadistes, le président burkinabè défend régulièrement l’idée que son armée doit apprendre de son propre champ de bataille et développer ses propres méthodes. Une doctrine résumée par une formule qui lui est attribuée : « Personne ne pourra mieux nous former pour combattre les terroristes sur notre propre territoire que nous-mêmes. »
 

Mais derrière cette affirmation d’autonomie se dessine une réalité plus nuancée. Le Burkina Faso s’est progressivement rapproché de la Russie, devenue l’un de ses principaux partenaires militaires depuis le départ des forces françaises. Des instructeurs russes sont présents dans le pays depuis 2023-2024 et des éléments de l’Africa Corps ont notamment été associés à la formation de recrues et de forces spéciales burkinabè.
 

Le paradoxe est donc moins dans l’existence d’une coopération étrangère que dans la manière dont Ouagadougou définit son indépendance militaire. Pour les autorités burkinabè, accepter une expertise étrangère ne signifierait pas nécessairement abandonner la maîtrise de la guerre. La coopération avec Moscou est présentée comme un partenariat permettant d’acquérir des équipements, des compétences et de nouvelles capacités, sans reproduire le modèle de dépendance dénoncé à l’égard des anciennes puissances occidentales.
 

La Russie elle-même a publiquement assumé cette dimension. Lors de sa visite à Ouagadougou en juin 2024, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov avait annoncé le renforcement du nombre d’instructeurs destinés à aider à former des spécialistes burkinabè. Les premiers instructeurs de l’Africa Corps étaient arrivés quelques mois auparavant.
 

Le Burkina Faso ne part d’ailleurs pas de zéro en matière de formation extérieure. En juillet 2023, Ibrahim Traoré avait rencontré en Russie des militaires burkinabè, notamment des élèves officiers d’artillerie et du génie, alors en formation dans des académies militaires russes.
 
Une guerre qui reste difficile à gagner

La question essentielle est désormais celle de l’efficacité. Depuis plusieurs années, Ouagadougou a considérablement renforcé ses forces armées, recruté davantage de combattants et diversifié ses partenariats militaires. Mais la persistance des attaques jihadistes montre que la formation, qu’elle soit nationale ou étrangère, ne constitue pas à elle seule une solution.
 

Les groupes armés liés notamment au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) continuent d'opérer dans plusieurs régions du pays. Human Rights Watch estime que l’insurrection islamiste demeure une menace majeure et a également documenté de graves exactions attribuées aux forces gouvernementales et à leurs auxiliaires.
 

C’est là que le discours de souveraineté de Traoré rencontre sa principale contradiction. Revendiquer que les Burkinabè sont les mieux placés pour apprendre à combattre sur leur propre territoire est politiquement cohérent avec son projet d’émancipation. Mais dans les faits, l’armée burkinabè continue de bénéficier d’expertises, de formations et d’équipements étrangers.
 

La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir si le Burkina Faso accepte ou refuse une aide extérieure. Elle est de déterminer qui fixe les objectifs, qui définit la doctrine et qui conserve le contrôle des opérations.
 

Sur ce terrain, la coopération avec Moscou apparaît différente de celle qui existait auparavant avec Paris. Mais elle ne supprime pas pour autant le principe même de l’assistance étrangère. Elle en change surtout le partenaire, les modalités et le récit politique.

De la dépendance à l’interdépendance ?

Le discours de Traoré repose sur une promesse forte : reconstruire une armée capable de défendre seule le territoire national. La présence d’instructeurs russes ne rend pas nécessairement cette ambition impossible. Elle révèle cependant une réalité plus complexe : aucune armée engagée dans une guerre asymétrique prolongée ne fonctionne totalement en vase clos.
 

Le Burkina Faso peut donc vouloir former ses propres cadres, développer ses propres doctrines et conduire lui-même ses opérations tout en utilisant l'expérience d'un partenaire étranger. La contradiction devient problématique seulement si la rhétorique de l'autosuffisance laisse croire à une absence totale d'appui extérieur.
 

Au fond, le pari d’Ibrahim Traoré consiste à transformer l’aide étrangère en outil d’autonomisation plutôt qu’en nouvelle dépendance. Reste à savoir si cette stratégie permettra effectivement aux forces burkinabè de reprendre durablement le contrôle des zones affectées par le terrorisme.
 

C’est sur le terrain, davantage que dans les discours, que cette promesse de souveraineté militaire sera finalement jugée.

Félix N'Guessan
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Félix N'Guessan