La décision du Conseil constitutionnel sénégalais constitue un revers majeur pour Ousmane Sonko et son camp politique. En invalidant la réforme constitutionnelle adoptée par l’Assemblée nationale dominée par le Pastef, les sages ont conforté la position du président Bassirou Diomaye Faye dans un affrontement institutionnel qui oppose désormais les deux figures issues de la même famille politique.
Cette décision intervient dans un contexte inédit au Sénégal, marqué par une rupture progressive entre le chef de l’État et son ancien mentor politique. Arrivé au pouvoir en mars 2024 avec le soutien déterminant d’Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye tente désormais d’affirmer son autorité présidentielle face à un Premier ministre devenu président de l’Assemblée nationale et disposant d’une majorité parlementaire écrasante.
Une réforme qui redessinait l’équilibre des pouvoirs
Adoptée par une large majorité parlementaire le 29 mai, la réforme portée par les députés du Pastef ambitionnait de modifier en profondeur l’architecture institutionnelle sénégalaise. Elle visait officiellement à renforcer l’équilibre entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.
Mais dans les faits, plusieurs dispositions réduisaient considérablement les prérogatives du président de la République. Le texte prévoyait notamment l’interdiction pour le chef de l’État de diriger un parti politique ou une coalition, une mesure qui aurait limité son influence directe sur la majorité présidentielle.
La réforme renforçait également les pouvoirs de l’Assemblée nationale, en élargissant notamment ses capacités d’enquête, avec la possibilité d’entendre certaines personnalités jusque-là protégées, notamment des magistrats.
Pour le camp Sonko, il s’agissait d’une évolution nécessaire vers un meilleur équilibre institutionnel. Pour le pouvoir exécutif, cette initiative constituait une remise en cause du rôle central conféré au président par la Constitution sénégalaise.
Le recours de Diomaye Faye, un coup d’arrêt stratégique
Face à cette offensive parlementaire, Bassirou Diomaye Faye a choisi la voie institutionnelle en saisissant le Conseil constitutionnel. Alors qu’il avait initialement évoqué l’organisation d’un référendum, le président sénégalais a finalement opté pour un recours en inconstitutionnalité.
Les sages ont donné raison au chef de l’État en relevant plusieurs irrégularités dans la procédure d’adoption du texte. Ils ont notamment estimé que la réforme ne prévoyait pas les ressources nécessaires pour financer la création d’une nouvelle Cour constitutionnelle. Ils ont également relevé un non-respect des règles encadrant l’intervention du gouvernement lors de l’examen parlementaire. Cette décision offre ainsi à Bassirou Diomaye Faye une première victoire institutionnelle dans son duel avec Ousmane Sonko.
Une nouvelle phase de la recomposition du pouvoir
La crise actuelle révèle une réalité nouvelle : le Sénégal est entré dans une phase de cohabitation politique interne au sein même du pouvoir issu du Pastef. La séparation entre les fonctions présidentielles et parlementaires a transformé une alliance électorale en compétition pour le contrôle de l’appareil d’État.
Après son départ du poste de Premier ministre, Ousmane Sonko a rapidement rebondi en prenant la présidence de l’Assemblée nationale, renforçant son poids politique grâce à une majorité de 130 députés sur 165.
Mais la décision du Conseil constitutionnel rappelle que la majorité parlementaire ne suffit pas à imposer une nouvelle architecture institutionnelle. Le président conserve des leviers constitutionnels importants, notamment son rôle de garant du fonctionnement des institutions.
Un duel appelé à se prolonger
Cette bataille juridique pourrait n’être qu’un épisode d’un affrontement plus large sur la définition du régime politique sénégalais. Derrière la question technique de la réforme constitutionnelle se joue en réalité la répartition de l’influence entre deux hommes qui ont longtemps incarné le même projet politique.
Bassirou Diomaye Faye cherche à consolider une présidence autonome, tandis qu’Ousmane Sonko entend préserver le poids politique acquis par le Pastef lors des dernières élections.
La décision du Conseil constitutionnel ne met donc pas fin à leur confrontation. Elle marque plutôt le début d’un nouvel équilibre des forces, où chaque institution devient un terrain de bataille pour définir l’avenir politique du Sénégal.