Bangolo : un homme tué, la polémique sur les dozos relancée

Dimanche 15 Mars 2026 15:57

Entre héritage culturel ancestral et dérives sécuritaires, la présence des chasseurs traditionnels divise l’opinion.


A Bangolo, le 8 mars 2026,  la mort d’un homme à un barrage routier informel dans la sous-préfecture de Bangolo, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, ravive le débat sur la place et le rôle des chasseurs traditionnels appelés dozos dans la société ivoirienne.
 

Selon des informations rapportées par des sources locales, la victime, identifiée comme Koffi Yao Yao Jules, présenté comme un allogène baoulé, aurait été abattue à Kahin après un différend avec un dozo. Le drame se serait produit à un barrage tenu par des chasseurs traditionnels où il lui aurait été demandé de verser 500 francs CFA pour passer.
 

D’après les premiers témoignages, l’homme aurait refusé de payer cette somme. Le dozo impliqué aurait alors fait usage de son arme à bout portant, atteignant mortellement la victime, qui serait décédée sur place.
 

Les circonstances exactes du drame restent toutefois à établir et aucune réaction officielle des autorités locales ou des forces de sécurité n’était disponible dans l’immédiat.
 
Une affaire qui enflamme les réseaux sociaux

Depuis la diffusion de l’information, de nombreuses réactions se multiplient sur les réseaux sociaux. Certains internautes dénoncent une présence jugée abusive de barrages tenus par des dozos dans certaines localités.
 

Dans la région de Bangolo, des voix affirment que la culture locale du peuple wê ne prévoit pas l’existence de cette confrérie et dénoncent la présence de groupes armés assimilés à des chasseurs traditionnels. Des appels ont été lancés pour démanteler les barrages informels et renforcer l’autorité de l’État dans la gestion de la sécurité.
 

D’autres critiques vont plus loin et estiment que certains individus se revendiquent dozos sans avoir reçu l’initiation traditionnelle, utilisant la tenue et l’image de la confrérie pour mener des activités illégales ou extorquer de l’argent aux usagers de la route.
 
Une confrérie ancienne en Afrique de l’Ouest

Les dozos sont pourtant une institution ancienne en Afrique de l’Ouest. Les confréries de chasseurs sont particulièrement présentes parmi les populations mandingues en Côte d’Ivoire, au Mali, en Guinée ou encore au Burkina Faso.
 

Traditionnellement, ces chasseurs initiés avaient pour mission de protéger les villages contre les animaux sauvages, défendre les populations en cas d’attaque et transmettre un savoir lié à la forêt, aux plantes médicinales et à la spiritualité.
 

La tradition orale fait remonter leur origine aux figures mythiques Kontron et Sanin, tandis que le fondateur de l’empire du Mali, Soundiata Keïta, aurait lui-même appartenu à une confrérie de chasseurs.
 

Au fil des siècles, les dozos ont développé un code moral appelé “dozoya”, fondé notamment sur la solidarité, la protection des plus faibles et la défense de la communauté.
 
Un rôle sécuritaire controversé

Dans les années 1990 et surtout après la crise politico-militaire ivoirienne de 2002, les dozos ont progressivement pris un rôle de sécurité parallèle, notamment pour lutter contre les coupeurs de route dans certaines zones rurales.
 

Mais cette implication dans la sécurité publique reste controversée. Des organisations de défense des droits humains ont déjà signalé par le passé des cas d’exactions et d’abus, liés notamment au port d’armes et à l’absence de cadre légal clair pour leurs interventions.

La multiplication de barrages informels ou d’initiatives sécuritaires autonomes pose également la question de la coexistence entre ces structures traditionnelles et les forces de sécurité de l’État.
 
Entre patrimoine culturel et nécessité d’encadrement

Pour de nombreux observateurs, le débat ne devrait pas opposer tradition et modernité, mais plutôt poser la question de l’encadrement des confréries de chasseurs.

Certains intellectuels et acteurs culturels rappellent que les dozos constituent un pan important du patrimoine culturel ouest-africain, avec leurs chants, leurs rites initiatiques et leur connaissance de la nature.

D’autres estiment cependant que leur implication dans la sécurité publique doit être strictement réglementée, afin d’éviter les dérives, les usurpations d’identité ou les violences.

Dans ce contexte, plusieurs voix plaident pour la mise en place d’un cadre institutionnel clair, permettant de distinguer les véritables chasseurs traditionnels des individus qui utilisent cette identité à des fins illégales.
 
Un débat relancé

La mort de Koffi Yao Yao Jules relance ainsi un débat ancien en Côte d’Ivoire : quelle place pour les dozos dans une société moderne où la sécurité relève normalement de l’État ?

Entre héritage ancestral et défis sécuritaires contemporains, la question reste sensible et appelle, selon de nombreux observateurs, une réflexion  nationale sur le rôle, les limites et l’encadrement de ces confréries traditionnelles


Félix N'Guessan