Après le CEPE, le BEPC ou le BAC : le décrochage scolaire qui inquiète

Lundi 13 Juillet 2026 11:00

Les succès enregistrés chaque année au CEPE, au BEPC et au baccalauréat masquent une réalité préoccupante : de nombreux élèves interrompent leurs études après l'obtention de leur diplôme. Entre précarité, manque d'encadrement, attrait de l'argent facile et difficultés familiales, ce décrochage scolaire compromet l'avenir de milliers de jeunes et interpelle toute la société ivoirienne.


L'année scolaire 2025-2026 s'est achevée avec la proclamation des résultats des trois grands examens nationaux. Au CEPE, 512 106 élèves ont été déclarés admis sur 597 171 candidats présents, soit un taux national de réussite de 85,76 %. Au BEPC, 306 001 candidats ont décroché leur diplôme, correspondant à un taux de réussite de 52,17 %. Quant au baccalauréat, 122 360 candidats ont été admis, pour un taux national de réussite de 40,60 %.

Derrière ces chiffres qui traduisent les efforts des élèves, des enseignants et des familles se cache pourtant une réalité plus préoccupante. Chaque année, des milliers de jeunes, après avoir brillamment franchi l'étape du CEPE, du BEPC ou du BAC, mettent un terme à leur parcours scolaire. Certains font ce choix eux-mêmes, séduits par l'illusion d'une insertion professionnelle rapide ou d'un gain facile. D'autres y sont contraints par les difficultés financières de leurs parents, l'absence de soutien familial, les grossesses précoces ou encore le manque de perspectives.

Ce phénomène, observé depuis plusieurs années dans le système éducatif ivoirien, constitue un véritable défi pour les pouvoirs publics. Car si la réussite aux examens est un indicateur de performance, elle ne garantit pas la poursuite des études ni l'insertion durable des jeunes. Pourquoi tant d'élèves abandonnent-ils l'école après avoir obtenu un diplôme ? Quelles en sont les causes profondes ? Quels risques ce décrochage fait-il peser sur leur avenir et sur le développement du pays ? À travers les témoignages d'anciens élèves, de spécialistes de l'éducation et de personnalités publiques, ce dossier tente de décrypter un phénomène aussi silencieux que préoccupant.

Contraints d'abandonner leurs études par manque de moyens financiers
 
Mademoiselle Dongo E., originaire de Bondoukou, s'est vue contrainte d'arrêter ses études faute de moyens financiers. « J'ai perdu mes parents lorsque j'étais encore à l'école primaire. J'ai ensuite été adoptée par un ami de mon père, instituteur dans un village de la région de Bongouanou. Tout s'est bien passé jusqu'à l'obtention de mon BAC en 2020. Cette année-là a coïncidé avec son départ à la retraite. J'ai été orientée à l'université à Abidjan. Mais je me suis retrouvée confrontée à un problème de tuteur. Sans tuteur et n'ayant pas les moyens de louer un studio, j'ai été obligée de renoncer à mes études pour aller passer des concours. 
Grâce à Dieu, j'ai réussi le concours des instituteurs adjoints et aujourd'hui, j'exerce comme enseignante du primaire. Je dirai que j'ai eu plus de chance que certaines de mes camarades qui étaient dans la même situation et qui sont restées au village. Je ne cesserai de prier pour mon "père" qui, malgré ses nombreuses charges, a trouvé une place dans son cœur pour me donner la chance de réussir après le décès de mes parents. Aujourd'hui, je suis une fierté pour lui. »

Pour Mlle Ouattara E., les choses se sont déroulées autrement : « Orpheline de père, j'ai été orientée dans une école privée, précisément à l'IPEA, en Licence de Droit, après l'obtention de mon BAC. J'ai pu effectuer la première année de Licence, mais j'ai dû arrêter les cours en deuxième année à cause du manque de moyens. 
Les frais d'inscription qui s’élevaient à 150.000 F CFA étaient trop élevés pour ma mère, qui ne travaille pas. Malheureusement, je n'ai bénéficié d'aucun soutien. Aujourd'hui, j'essaie de passer des concours avec le BAC ou le BEPC, mais, pour le moment, c'est encore compliqué », regrette-t-elle.

 Quand les élèves choisissent eux-mêmes d'abandonner leurs études
 
Pour le maître de conférences Dr Dodo Jean-Claude, l'abandon volontaire des études après une réussite scolaire constitue un véritable paradoxe. Selon lui, un élève qui obtient le BEPC ou le baccalauréat possède déjà des capacités qu'il devrait continuer à développer. « Ce phénomène est paradoxal et regrettable. Un élève brillant qui interrompt sa formation se prive souvent de nombreuses opportunités futures. Les résultats obtenus au BEPC ou au baccalauréat démontrent généralement des capacités intellectuelles qui gagneraient à être davantage développées à travers des études supérieures ou une formation qualifiante.
Plusieurs raisons peuvent expliquer cette décision : le manque de motivation, l'influence du milieu social, l'illusion d'une réussite rapide sans études longues ou encore la méconnaissance des perspectives professionnelles offertes par l'enseignement supérieur. Certains jeunes pensent qu'un diplôme intermédiaire suffit pour réussir dans la vie. Pourtant, dans un monde marqué par la concurrence et l'évolution technologique, les qualifications élevées deviennent de plus en plus nécessaires. »

Le vice-gouverneur, l'honorable Déby Benjamin , estime-lui aussi que l'attrait de l'argent facile détourne de nombreux jeunes de l'école. « Les enfants ne veulent plus aller à l'école. Lorsqu'ils prennent goût à l'argent facile, ils abandonnent les études. Et lorsque cette source de revenus disparaît, ils se retrouvent sans qualification ni avenir. 
On voit aujourd'hui des élèves qui abandonnent les études pour devenir des "brouteurs". Dans ce cas, on ne peut pas accuser uniquement l'élève ; les parents portent également une part de responsabilité. Vous envoyez un enfant au collège sans lui assurer un minimum de ressources. Une fois en ville, il est livré à lui-même. Lorsqu'il voit certains camarades gagner rapidement de l'argent, il est tenté de suivre le même chemin. »

Le Dr Koffi Konan Emmanuel explique que ce phénomène est rarement dû à une seule cause. « L'abandon de l'école n'est jamais le fruit du hasard. Il résulte généralement d'un ensemble de facteurs familiaux, sociaux, psychologiques et parfois économiques.  Certains enfants sont plus exposés que d'autres, notamment ceux issus de familles séparées ou recomposées, les orphelins confiés à des proches ou encore les adolescents qui traversent la période de la puberté.
À ces situations s'ajoutent souvent le manque de dialogue au sein de la famille, l'absence de suivi parental, les mauvaises fréquentations ainsi que l'influence de certains contenus diffusés sur les réseaux sociaux. »

Lorsque les parents eux-mêmes demandent à leurs enfants d'arrêter l'école

Les difficultés financières reviennent dans presque tous les témoignages. Toutefois, plusieurs intervenants estiment qu'elles ne peuvent expliquer, à elles seules, les abandons scolaires.

Le professeur de lycée Akéssé Tacky identifie plusieurs causes. « Les difficultés financières empêchent certaines familles de supporter les frais liés à la scolarité, au transport, aux fournitures scolaires ou encore à l'hébergement.
Certains parents estiment que le BEPC constitue un niveau suffisant et n'encouragent plus leurs enfants à poursuivre leurs études.
Les grossesses précoces et les mariages précoces entraînent également l'abandon scolaire de nombreuses jeunes filles. À cela s'ajoutent le manque de suivi parental, les mauvais résultats scolaires, les redoublements ainsi que l'attrait de petits métiers générant des revenus rapides. »

Pour le Dr Dodo Jean-Claude, les parents doivent voir plus loin que les difficultés immédiates. « Cette situation est encore plus préoccupante lorsque la décision ne vient pas de l'élève, mais des parents. Certes, certaines familles font face à d'importantes contraintes économiques. Elles peuvent considérer l'emploi immédiat comme une solution aux difficultés du moment.
Toutefois, privilégier les gains à court terme au détriment de la formation peut compromettre le développement futur de l'enfant. L'éducation doit être perçue comme un investissement et non comme une dépense.
Un jeune qui poursuit ses études ou acquiert une formation spécialisée aura généralement davantage de possibilités d'obtenir un emploi stable, mieux rémunéré et plus valorisant. »

L'honorable Déby Benjamin estime également que les parents ont un rôle déterminant. « J'estime que si de nombreux jeunes abandonnent leurs études après le baccalauréat, ce n'est pas uniquement à cause du manque de moyens. Souvent, ils évoluent dans un environnement qui ne valorise pas les études.
Beaucoup de parents pensent qu'après le baccalauréat, leur enfant doit uniquement préparer des concours administratifs. Pourtant, ces concours peuvent être échoués plusieurs années de suite. Pendant ce temps, à l'université, ses camarades qui ont poursuivi leurs études obtiennent une licence, un master ou même un doctorat, ce qui leur ouvre davantage de perspectives professionnelles.»

Les solutions proposées

Au-delà du constat, les spécialistes proposent plusieurs pistes pour inverser la tendance.
Le Dr Dodo Jean-Claude appelle à renforcer l'accompagnement des élèves. « Il est nécessaire de renforcer l'orientation scolaire et professionnelle, de sensibiliser les familles à la valeur de l'éducation et d'accompagner les jeunes dans la construction de projets d'avenir ambitieux.
Une nation se développe grâce à des citoyens bien formés. Chaque élève qui poursuit avec succès son parcours éducatif constitue une richesse pour sa famille et pour la société tout entière. »

Le Dr Koffi Konan Emmanuel insiste, quant à lui, sur une réponse collective. « Il est essentiel de sensibiliser les parents aux signes précurseurs du décrochage scolaire, de renforcer la présence des travailleurs sociaux et des psychologues dans les établissements et de mobiliser toute la communauté autour de la protection et de l'accompagnement des enfants. L'éducation demeure le meilleur investissement pour l'avenir de l'enfant et le développement de notre société. »

Enfin, l'honorable Déby Benjamin conclut en insistant sur l'importance de la solidarité et de l'investissement dans l'éducation. « Je reçois souvent des témoignages émouvants. Une jeune fille que j’ai aidée dans le passé et qui gagne bien sa vie aujourd’hui m'a récemment appelé pour m'offrir un terrain en signe de reconnaissance. J’en étais très heureux et je lui ai conseillé de conserver ce bien, qui prendra encore de la valeur dans quelques années, tout en lui recommandant de chercher à aider d’autres personnes qui se trouveraient dans le besoin. Car c’est une chaîne qu’il ne faut pas briser.
Je me souviens également d'une autre jeune fille rencontrée pendant la campagne présidentielle passée. Elle avait interrompu ses études faute de moyens. Après avoir évalué ses besoins, je lui ai remis la somme nécessaire afin qu'elle puisse reprendre sa formation. Cette année, elle a obtenu son baccalauréat. C'est pour moi une immense satisfaction.
Il y a également une autre jeune fille que j’encadre depuis sa classe de cinquième et dont les parents n'avaient plus les moyens de financer la poursuite de sa scolarité. Je l'ai accompagnée jusqu'en terminale. Elle a obtenu le BEPC, puis le baccalauréat cette année.
J'en suis convaincu : lorsqu'on aide une personne à réussir ses études, c'est toute une génération que l'on aide. Cette personne pourra ensuite soutenir ses parents, ses frères, ses sœurs et toute sa famille.
C'est pourquoi j'encourage tous ceux qui réussissent à tendre la main aux autres. Lorsqu'une personne que j'ai aidée aide à son tour quelqu'un d'autre, je considère que ma mission porte véritablement ses fruits. Les bénédictions de ceux que nous aidons rejaillissent toujours sur nous.
Je crois profondément que Dieu n'abandonne jamais celui qui vient en aide à son prochain. C'est cette conviction qui guide mon engagement. »

Des difficultés, mais la réussite au bout

L’honorable Déby Benjamin est un exemple de résilience. Très jeune, alors qu’il était encore au collège, il a été confronté à de nombreuses difficultés. « Là où peut-être certains allaient abandonner, moi, j’ai continué malgré les difficultés. Pendant les vacances scolaires, je livrais du pain à des kiosques. Je le faisais pendant deux mois, avec un salaire mensuel de 20 000 F CFA. Au bout de ces deux mois, je me retrouvais avec 40 000 F CFA. J'utilisais 10 000 F CFA pour partir en vacances et je remettais les 30 000 F CFA restants à mon tuteur pour qu’il les garde. Je me rendais ensuite au village pour aider mes parents aux champs. Je surveillais leurs rizières. À la rentrée, j'utilisais ces 30 000 F CFA pour acheter une partie de mes fournitures scolaires. À l’université, j’ai poursuivi dans cet élan en donnant des cours à domicile. » 

Aujourd’hui chef d’entreprise, l’honorable Déby Benjamin est un exemple de réussite. Pourtant, la vie n’a pas été facile pour lui.
Notons qu’à Prikro, dans la région de l’Iffou, il a fait de l’aide sociale aux élèves son cheval de bataille. Chaque année, il prend en charge près d’une centaine d’enfants. Sa philosophie est simple : « Qu’aucun enfant ne rate sa chance de réussir à cause de difficultés financières. »
 

Au terme de cette enquête, une évidence s'impose : le décrochage scolaire après le CEPE, le BEPC ou le BAC ne résulte jamais d'une cause unique. Entre précarité financière, insuffisance du suivi parental, quête de revenus immédiats, influence de l'environnement social et manque d'accompagnement, des milliers de jeunes voient chaque année leur parcours s'interrompre au moment même où il devrait se poursuivre. Pourtant, tous les spécialistes s'accordent sur un point : investir dans l'éducation demeure le moyen le plus sûr de lutter contre la pauvreté et de préparer le développement du pays.

Au-delà de l'amélioration des taux de réussite aux examens, le véritable défi de l'école ivoirienne est désormais de permettre à chaque élève de poursuivre sa formation jusqu'à son terme. Car former un enfant, c'est aussi bâtir une société plus compétente, plus solidaire et mieux armée pour relever l

Félix N'Guessan
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Félix N'Guessan