Après la Côte d’Ivoire, plus de 140 000 cultivateurs burkinabè au cœur des tensions foncières dans le sud du Libéria

Samedi 13 Juin 2026 17:00

Dans le sud-est du Libéria, l’arrivée massive de cultivateurs burkinabè alimente les tensions foncières et inquiète les autorités.


Les forêts de Grand Gedeh et River Gee sont devenues une nouvelle terre d'opportunités pour les producteurs burkinabè en quête de plantations de cacao.
Les vastes forêts du sud-est du Libéria sont devenues le nouvel eldorado de milliers de cultivateurs burkinabè. Attirés par l’abondance des terres et les perspectives offertes par la culture du cacao, ces producteurs, souvent formés dans les plantations ivoiriennes, s’installent depuis plusieurs années dans les comtés de Grand Gedeh, River Gee et Nimba. Mais cette migration agricole prend aujourd’hui une dimension politique et sécuritaire qui préoccupe de plus en plus les autorités libériennes.
 

Les chiffres donnent la mesure du phénomène. En août 2025, les services de l’immigration recensaient déjà 48 000 Burkinabè dans le seul comté de Grand Gedeh. Quelques mois plus tard, le sénateur Thomas Yaya Nimely avançait le chiffre de 60 000 personnes. En juin 2026, la Commission libérienne pour le rapatriement et la réinstallation estimait à près de 140.000 le nombre de ressortissants burkinabè installés dans les comtés de Grand Gedeh et River Gee.
 

Cette présence massive exerce une pression croissante sur les terres agricoles et les forêts communautaires. Dans plusieurs localités, des accords fonciers informels conclus entre propriétaires terriens et cultivateurs migrants sont à l’origine de litiges. En échange de travaux de défrichage et de mise en valeur des terres, certains producteurs obtiennent le droit d’exploiter des parcelles destinées au cacao. Un système qui suscite aujourd’hui de nombreuses contestations.
 

Les conflits se multiplient autour des questions de propriété foncière. Des communautés locales dénoncent des occupations illégales de terres tandis que les autorités interviennent régulièrement dans certaines zones forestières protégées. Les tensions opposent parfois habitants, propriétaires terriens et groupes de cultivateurs.
 

L’affaire du bail accordé en octobre 2025 à l’investisseur burkinabè Boubou Sebu illustre ces crispations. Signé pour une durée de trente ans sur environ 250 hectares destinés à une plantation de cacao, l’accord avait été présenté comme un projet de développement agricole. Mais les communautés locales ont rapidement accusé les autorités du comté de Grand Gedeh d’avoir contourné les procédures de consultation prévues par la loi foncière. Face à la mobilisation des organisations communautaires, de la diaspora et des institutions nationales, le contrat a finalement été annulé.
 

Au-delà du foncier, le statut administratif de dizaines de milliers de migrants demeure une source d’inquiétude pour Monrovia. La question est devenue encore plus sensible depuis le retrait officiel du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO en janvier 2025. Si les mécanismes de libre circulation continuent d’être appliqués à titre transitoire, l’avenir du statut des ressortissants de l’Alliance des États du Sahel dans les pays membres de la CEDEAO reste incertain.
 

Conscient de l’ampleur du défi, le gouvernement du président Joseph Boakai a été saisi d’un rapport qualifiant la situation de problème humanitaire, foncier et sécuritaire majeur. Le dossier doit être examiné au plus haut niveau de l’État. Pendant ce temps, plusieurs médias et responsables locaux évoquent déjà une véritable « bombe à retardement » foncière susceptible d’affecter la stabilité de cette région frontalière.
 

À Ouagadougou, en revanche, le silence des autorités interpelle. Aucune initiative diplomatique d’envergure n’a encore été engagée pour accompagner ou encadrer cette importante communauté de cultivateurs installée au Libéria. Une absence qui contraste avec l’ampleur croissante d’un dossier désormais au cœur des préoccupations libériennes.

Yetti Ket Brown,
Une correspondance particulière 
yeiket_br@gmail.com 

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